Art scriptural Atelier d'écriture Bachelard Deux Mil Vingt

Désir

Elle était là, assise les jambes repliées devant elle, accoudée, sauvage, dans tout l’éclat de ses dix-sept ans. Il peignait les lignes de son corps, en des formes épurées et abstraites, et il avait envie de faire gicler la peinture sur la toile, il avait envie de grandes lignes rouges, vertes, bleues, jaunes, violettes, oranges, il avait envie de salir d’éclaboussures les murs blancs du salon atelier. Mais il se contenait. Il essayait de continuer à tracer les lignes noires du corps d’Isa, il essayait d’être précis, de se détendre, de respirer.
– Quelque chose ne va pas, Andreï ?
Cela faisait dix minutes qu’il n’avait pas touché au tableau et la regardait, égaré.
– Je suis désolé. Je n’arrive plus à travailler.
– Vous voulez faire une pause ?
– Oui, s’il vous plaît. Remettez le peignoir et buvons un thé.
Elle alluma une cigarette. Alors il lui en demanda une.
– Je croyais que vous ne fumiez plus.
– Aujourd’hui si. Et peut être encore demain. Tenez, votre thé.
– Qu’est-ce qui ne tourne pas ?
– Ce style. Ce style que j’ai acquis à force de tant de travail, de tant de renoncements, tous ces désirs sublimés et nettoyés de tant de scories me désolent aujourd’hui.
La fossette d’Isa se plissa. Il se perdait dans ses yeux noirs, le noir de ses cheveux, il voulait se noyer dans cette couleur là et en faire jaillir mille autres couleurs.
Une voiture se gara devant la maison.
– Merde… ma femme.
– Je vais vous laisser.
– Je voudrais…
– Oui ?
– Je voudrais vous revoir.
– Pour la peinture ?
– Oui… Non… Vous revoir.
– Andreï ? Tu ne peins plus ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
– Il se passe que je suis dépassé par mon désir aujourd’hui, ce désir que tu as patiemment éteint, cette braise qui couvait sous la cendre, et que je n’arrive plus à sublimer en pictogrammes.
– Mademoiselle, veuillez nous laisser.
– Non ! Il cria.
– Il vaut mieux que j’y aille.
– Ne partez pas.
– A demain Andreï.
La porte se referma et une crise de larmes nerveuses l’envahit. Il se calma, but son thé, respira et dit à Catherine :
– Sans toi, je ne suis rien, pas d’argent, pas de ventes de tableaux, ils t’appartiennent tous. Mais avec toi je ne suis rien non plus.
– Prends tes médicaments et va te reposer.
Il prit une pilule verte, une jaune et une bleue, les avala avec un verre d’eau, puis soudainement il se saisit d’un couteau et déchira sa toile.
– Tu es content de toi ?
– J’en ferai une bien meilleure demain.

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