Anawega Art scriptural

Anawega – Feuillet deux

Je m’éveille à ce moment là
Angoissé
Je sors sur la pas de la porte
Rassuré par la rosée qui chatouille mes pieds
Et par le soleil qui se lève doucement, tendrement
Au milieu des pépiements d’oiseaux
Je me rends au pré chercher les vaches
Elles sont six
Je les emmène à traire
La chaleur des pis me réchauffe les mains
Puis je fais un café et mange un morceau de pain et un peu de fromage
Puis je prends ma canne à pêche et part par le chemin de la vallée
À mi-chemin je croise Betty
Elle a sept ans et elle souhaite m’accompagner
Je ne pense pas que ta mère serait d’accord lui dis-je
Elle me répond je m’en fiche je veux voir le torrent
Je vais pêcher une truite pour le déjeuner, suis-moi
J’écarte pour elle les ronces du chemin
Elle me suit sans broncher
Tu vas la manger la truite ?
Bien sûr c’est pour cela que je la pêche
Et comment vas tu la cuisiner ?
Dans une poêle avec une peu de beurre et un filet de citron, je rajouterais de la crème ensuite
Ça me donne faim
Nous longeons la rivière un petit moment
Puis elle fait ici c’est un bel endroit pour pêcher la truite
Je crois que tu as raison il y a de l’ombre et un petit détour de la rivière en creux
Et un rocher domine le creux
Tu as déjà pêchée la truite ?
Non, jamais
Alors tu as eu une bonne intuition
C’est quoi une intuition ?
C’est quelque chose qu’on ignore, mais qu’on devine
Parce que j’ai deviné que c’était un bon endroit ?
Exactement. Et maintenant il va falloir se taire et être un peu patient
D’accord !
Je lance mon appât vers le bord
Puis de plus en plus loin au fond
Rien ne se passe pendant une heure et demie
Betty est allée jouer avec un papillon un peu plus loin de la berge
Puis tout à coup le bouchon plonge, je ferre et sort une belle truite d’une livre
Viens là ma belle
Et je la prépare la sur le bord de la rivière et la mets dans ma besace
Betty il est temps de rentrer j’ai là une belle truite
Fais voir ! Elle est bleue et argentée !
Ça va faire un bon repas, en route !
Je te trouve très gentil
C’est vrai, je le suis
Pourquoi vis tu tout seul
C’est comme ça
Maman dis que c’est parce que tu dois être méchant
Peut être vaut-il mieux que je vive seul qu’avec quelqu’un qui me trouverait méchant
Regarde ! J’ai attrapé un papillon !
Il est très beau, rouge et noir
Je le laisse s’envoler de nouveau
Tu fais bien, on ne mange pas les papillons
Ils sont justes là pour leur beauté
Mais la truite aussi et belle
Oui, et en plus elle sera bonne
Pourquoi tu ne vas pas au temple le dimanche ?
Ça ne m’intéresse pas vraiment
Tu ne crois pas en Dieu ?
À ma manière, peut-être bien que si
Tu es un drôle de bonhomme
Je préfère cela à méchant
Oh c’est ma mère là-bas
Et bien rejoins la vite, elle doit t’attendre
Merci pour la partie de pêche
Tu as été sage et silencieuse, c’était un plaisir, à bientôt Betty !
A bientôt Tommy !
C’est un bonheur cette petite de l’avoir eue avec moi la matinée
Je rentre préparer la truite avec des haricots verts
Puis m’endors le temps d’une sieste
Je rêve de Betty la truite et Tommy le papillon
Sous le soleil d’été
Puis je vais biner le jardin où les mauvaises herbes poussent sans cesse
Le plantain surtout, surnommé le pied de l’homme blanc par les Kawaïs
Parce qu’il pousse là où la terre a été travaillée
J’en garderais un peu pour des infusions cet hiver
Contre la bronchite et la toux
Et quelques fleurs pour faire une pommade contre les piqures d’insecte
Vers la fin de la journée John vient me voir
Bonsoir monsieur Tom une belle journée que nous avons eus là
J’ai travaillé toute la journée comme journalier pour monsieur Connor
On a époupé les maïs
Bon travail que tu as fait là combien t’a t’il payé
Il m’a donné cinq dollars
C’est honnête
Ce que j’aimerais c’est avoir ma propre ferme, comme vous monsieur Tom
Mais je ne peux pas faire d’économie avec Rose-Marie, les deux filles et les trois garçons
C’est déjà honnête que tu fasses vivre ta famille
Sam va rentrer à l’école cette année pas vrai
Oui il vient d’avoir cinq ans
Je suis heureux qu’il aie le droit d’apprendre les chiffres et les lettres comme tout enfant de ce pays
Et cela c’est grâce à votre père monsieur Tom
Je dois te dire deux choses
Une que je t’ai déjà dite et que tu continues d’ignorer
Ne m’appelle pas monsieur
Ce n’est pas possible ça monsieur Tom
Tom suffit !
La seconde mon père s’est battu pour la justice avec d’autres qui avaient les mêmes idées
En frères d’armes
Et ce n’est pas plus grâce à lui qu’à un autre que tu es libre désormais
Mais monsieur Tom votre père est mort pendant la dernière bataille
Et c’est lui qui a porté le drapeau sous le nez de l’ennemi
Entraînant les autres cavaliers
Et la balle qu’il a reçue, c’est son honneur ça monsieur Tom
Non, ça c’est seulement la guerre
Et Dieu soit loué qu’elle soit terminé
Vous dîtes Dieu monsieur Tom alors que vous ne mettez pas les pieds au temple
J’ai pour autant certaines convictions selon lesquelles une guerre civile ne doit pas s’éterniser
Et que la paix est un don du ciel
Pour laquelle les Kawaïs ne se sont pas battus
Les Kawaïs n’ont jamais eus d’esclaves et ils ont leurs propres problèmes
Ils auraient pu être solidaires
Ils l’ont été pour le ravitaillement et l’équipement des troupes
Mais ils ne se sont pas battus
Ils ont perdus assez des leurs comme cela dans les batailles et dans la déportation
Mais tu ne connais pas leur histoire
Et je ne veux pas la connaître
Ils auraient du se battre comme se sont battus mon père et votre père
Non, je te dis qu’ils ont eus raison de rester à l’écart
Ils ont assez souffert
Allons plutôt boire un café, manger une tartine de miel et fumer une cigarette
Ca c’est pas de refus monsieur Tom
Très bien monsieur John
Comment vous m’avez appelé ?
Monsieur John puisque tu ne veux pas démordre de monsieur Tom
Ça, ça me plait beaucoup monsieur Tom
Vient donc goûter la variété ancienne de tabac des Kawaïs
Elle est douce comme du pain d’épices
Je me méfie de ce qu’ils peuvent mettre dans le tabac
Et en moi tu n’as pas confiance ?
Ah si monsieur Tom !
Alors monsieur John si je te dis de goûter du tabac, c’est seulement du tabac
Et dans les volutes de fumée Kawaïs
Qui n’étaient que nuages de tabac
L’esprit des deux hommes galopait pourtant
Ivres de la liberté gagnée par le travail
Et Ivres de la liberté gagnée par la guerre
Goûtant le bonheur d’une paix nouvelle
Sans être pourtant à l’abri des anciennes rancunes

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