Anawega Art scriptural

Anawega – Feuillet douze

Anawega reprit le chemin de sa maison dans la solitude de la nuit
Elle marchait lentement
Elle réalisait à chaque pas ce que signifiait cette étape de sa vie
Et se demandait qui pourrait comprendre
Qui pourrait l’accepter
Mais elle savait qu’elle devait se tenir debout
Fière forte et humble
De retour dans sa demeure elle se fit un bol de lait chaud
Et mangea du pain beurré avec de la confiture de fleurs de sureaux
Elle était entièrement détendue
Et s’étendit pour s’endormir immédiatement
D’un sommeil de plomb et sans rêves
Sauf cette vision de sa mère qui venait vers elle
Et qui lui annonça
C’est pour cela que je t’ai mise au monde
Pour faire souffler la tempête sur toutes les idées préconçues
Qui enferment l’homme dans des représentations duelles
Ne combats pas
Sois sage
Engage seulement maintenant la lutte
En toute fraternité
Pour ton amour propre et celui de chacun
Elle dormit jusqu’à onze heures
Et s’éveilla paisiblement
Comme en plein rêve devant le soleil qui illuminait ce jour pluvieux
Et cet arc-en-ciel qui révélait les couleurs de la lumière
Elle fit un café
Roula une cigarette
Et sortit sur le palier boire et fumer
Elle regardait la pluie tomber en oblique sur la terre
Le bruit de l’eau qui s’écrase sur le sol
Et celui qu’elle fait quand elle frappe les feuilles des arbres
Elle regardait cette eau glisser
Et la couleur marron des flaques où se dessinaient des cercles concentriques qui se croisaient
Elle écoutait le vent venir par rafales secouer les branches
Elle sentait le soleil qui se mariait avec la pluie
Sa lumière irisée par des milliers de petites gouttes qui jouaient avec elle
Elle se sentait tomber comme la pluie
Et se disperser comme la lumière à travers elle
Il n’y avait pas de limites à ce jeu
L’arc en ciel était immense
A ses pieds un trésor disaient les parents aux enfants
Pour le plaisir de la poursuite de l’infini
Elle se sentait enfin libre
Elle avait longtemps cherché un sens à son existence
Elle s’était heurtée, blessée à sa solitude
Elle avait endurée patiemment sa destinée
Dont elle se demandait quel était le but
Aujourd’hui un socle avait été posé
Et maintenant pouvait commencer l’aventure
Vers un infini de possibles
D’autres pouvaient bien tenter d’être messager des restrictions
Son esprit était en paix
Sa plume était légère
Elle écrirait son histoire comme elle glisse dans le vent
Elle partit traire les vaches
Solange, Marguerite, Ophélie, Castille et Pâquerette
Qui allait bientôt mettre bas un petit veau
Qui rejoindrait Honoré et Ernestine
C’était un habitude de son père de leur donner des noms français
En souvenir de l’origine de ses aïeux avant l’Italie
La vie était douce
Puis elle fit cuire à l’eau quelques pommes de terre
Accompagnées de harengs marinés
Et du beurre des vaches
Elle les remercia
Remercia la terre d’avoir fait croître les tubercules dans son obscurité et sa chaleur
Et l’épicier chez qui elle trouvait les poissons qui pouvaient se consommer dans les terres
Et elle remercia les vaches
Et se mit à rêver en fumant
Et en pensant à tous ceux qui allaient la connaître
La méconnaître ou la reconnaître
Quand une calèche arriva sous la pluie
A l’abri sous la toile il y avait John et Rose-Marie
Qui venaient rendre visite
Avec Lilly Edith Sam Andrew et le petit dernier
Son
Anawega sortit sur le perron les accueillir
Ils vinrent à elle
Entrez à l’abri
Je vais vous faire un café
Prenez des châles
Merci Tom
Mais tu portes une robe d’indienne
Oui et je ne m’appelle plus Tom mais Anawega
Que signifie ce nom
Il veut dire Plume Légère
Mais Anawega dit Rose-Marie si tu portes ce nom et une robe d’indienne
Cela signifie-t’il que tu as changé de sexe
Ce serait beaucoup dire ou trop peu
J’ai toujours mon sexe d’homme
Mais au plan symbolique oui je suis devenu une femme indienne
J’ai participé cette nuit à la hutte des femmes
Tu es entré dans la hutte des femmes dit John
Mais ce n’est pas interdit pour un homme
Prenez le café
J’ai un jus de pommes aussi pour les enfants
Merci Anawega dit Lilly
Je ne sais plus comment t’appeler dit Edith
D’habitude on a un nom et on en change pas
Mais si les indiennes t’ont accueilli dans leur hutte
Cela doit avoir un sens
Alors merci Plume Légère
Merci Tom dit John
Tu ne me reconnais donc pas en tant que femme
Je ne te reconnais plus tout court dit Tom
On a pas le droit de changer de genre
Tu n’es pas une femme
Tu es un homme
Les indiens se moquent de toi
Ils veulent te rendre fou
Tu n’as rien d’une femme
Rose-Marie prit la parole
Je ne pense pas que Tom n’aie rien d’une femme
Même quand je connaissais Tom
Il prenait toujours soin de moi
Comme Anawega prend soin de nous tous aujourd’hui
Avec un café des châles et du jus de pomme
N’importe quel homme seul n’agirait pas de même
Et je trouve aujourd’hui le sens de sa solitude
A ce qu’elle se déclare femme
J’ai toujours trouvé Tom très féminin
Dans sa gentillesse et dans sa douceur
C’est pourquoi je ne trouve pas déplacé de l’appeler Anawega
Mais enfin reprit John il le dit lui-même
Il a ce sexe d’homme qu’il avait à la naissance
Il a été décidé pour lui qu’il serait homme
Et il ne peut transgresser le lois de la nature
Ni celles du divin
Tout le monde n’a pas la même notion de Dieu dit Anawega
Tu sais très bien que la mienne est relative
Et certains signes ont été placés sur mon chemin
Pour que je me reconnaisse en tant qu’ Anawega
Je comprends ta réaction John mais elle me fait mal
Et elle déshonore les indiens qui ont reconnus ces signes comme ceux des esprits
Les esprits de la nature
Les esprits de la terre
Les esprits du ciel
Auxquels ils croient
Rose-Marie prit la parole
Tu parles comme un missionnaire John
Mais moi je me souviens de ce monde crée par un œuf cosmique
Qui porte en lui les deux polarités
L’homme et la femme s’unissent pour engendrer
N’est-ce pas donc que cet œuf contient une part masculine et une part féminine
Anata la femme médecine cette nuit a aussi parlé de ces pôles masculins et féminins
Présents en chacun de nous
Moi je suis un homme
Et je suis un père
Tu ne seras jamais une femme Tom
Tu ne porteras jamais d’enfant
Mais cela ne veut pas dire qu’ Anawega n’en aura jamais
Comment je ne comprends pas
Anawega peut aimer une femme avec son corps d’homme
Tout cela me dépasse
Mais j’ai aussi un profond attachement à toi Tom
Tu as toujours été une aide et un soutien
Alors John soit une aide et un soutien dans ce moment crucial de ma vie
Et nomme-moi Anawega
Comme m’ont nommées les femmes de ta famille
Laisse donc tomber cette fierté de mâle
Je fais appel à ta tendresse
Sois doux et ne fais pas de cette occasion une occasion de m’exclure et de me renier
Tu penses que les indiens sont des païens
Et oui tu parles comme un missionnaire
Qui aurait le jugement facile et la foi obscure
Rose-Marie a bien parlé
Souviens-toi que les blancs ont considérés les noirs comme des esclaves
Parce qu’ils n’ont pas considérés leur foi
Là vous avez raison Monsieur Tom
Plume légère dit Son
Tais toi et laisse parler papa dit Sam
Merci Anawega dit John
Merci John dit Anawega
Laisse moi t’embrasser
Elle le serra fort dans ses bras
Et John se mit à pleurer

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