Anawega Art scriptural

Anawega – Feuillet trois

Au petit matin je pris le sentier de la petite source
Puis vers la colline des merles
Là où se trouve établi le village Kawaï
J’arrivais vers le village escorté par des adolescents à cheval
Et une nuée d’enfants qui couraient de ci de là
Tous parlant entre eux cette langue indienne inconnue
Et jalousement gardée secrète
Dont je ne comprends que quelques mots saisis au hasard
Et que personne ne parle complètement
Alors que quelques indiens savent parfaitement l’anglais
Dont le chef qui rendu curieux par ce tapage
Sortit de sa tente et me salua d’un geste de la main levée
Je lui rendis son salut en inclinant le buste
Il désigna de la main le lieu où il avait l’habitude des palabres
Un tapis rouge sombre à l’entrée de la tente
Nous nous assîmes en tailleur
Et sa femme apporta une pipe et du tabac
Il en prit une pincée, prononça quelques paroles indiennes et le jeta par dessus son épaule
Puis fourra la pipe et me la présenta
Nous devions la fumer en silence, c’est le rituel des pourparlers
Et je remarquais qu’il avait l’air soucieux
Il me regardait d’un œil fier et perçant
Et je regardais tantôt le foyer de la pipe
Tantôt les activités du village qui avaient repris leur cours normal
Le tannage des peaux, le fumages des viandes,
Un homme sculptait un bâton,
Un autre peignait sur une peau,
Des femmes cousaient des peaux et les ornaient de perles
La peinture et la sculpture étaient réservées aux hommes
D’autres femmes nettoyaient des instruments de cuisine et de la vaisselle
L’une d’elle apporta trois bols de ragoût de maïs, de tomates et de viande de bison
Et s’assit de profil entre nous
Ankagaï prit la parole
Il ne parla pas anglais même s’il connaissait la langue
Et la jeune femme traduisit
Je te présente ma fille qui revient de l’école des blancs
Je suis honoré de faire sa rencontre
Elle peut maintenant traduire la langue des Kawaïs que je préfère parler
Je laisse aux hommes blancs leur anglais
Que n’existe-t’il une école des Kawaïs pour apprendre votre langue
La jeune femme traduisait mais ne prenait jamais la parole en son nom
La situation avait quelque chose d’absurde
Je rompais la situation
La ragoût est délicieux
Merci
Son père me foudroya du regard
Je souris
Elle fronça les sourcils
C’était seulement une remarque
Elle traduisit
Puis elle traduisit les paroles d’Ankagaï
Qui me signifiait de ne pas adresser la parole à sa fille
Elle est pourtant en âge de comprendre je pense
Avec ou sans école des blancs
Avec l’école des blancs je dois la rétablir dans mon autorité
Une chose que m’ont appris les Kawaïs est pourtant la liberté
Et tu sembles négliger la sienne
Les blancs et les Kawaïs n’ont pas la même idée de la liberté
C’est possible, et pourtant la liberté reste une seule et même chose
Tom, es-tu venu pour philosopher ?
Ankagaï, nous parlons mais ta fille semble gênée de traduire toutes ces paroles
Je sais que tu n’aimes guère utiliser l’anglais
Mais je ne connais même pas le nom de notre traductrice
Elle me regarda droit dans les yeux et me dit
Je me nomme Ulinoï – Poisson de Lune – et je peux vous apprendre la langue Kawaï au besoin
Elle a parlé, dit œil de Faucon
Et je la prends au pied de la lettre
Deux fois par semaine je peux venir ici pour les leçons
Les leçons sont à prendre en présence de la femme-médecine
Elle dit
Mais il vous sera utile tout d’abord de vous purifier
Venez la veille du solstice d’automne participer à la hutte des hommes
Pour faire un peu transpirer votre esprit
Et portez nous un présent qui nous promette de belles moissons à venir
Ankagaï rompit le charme
Je n’ai pas donné mon accord
J’ai un marché à conclure aujourd’hui avec toi
Si il lui plaît peut-être Ulinoï m’ accordera-t-elle d’apprendre sa langue
Il s’agit moins d’une langue que d’une culture
C’est de culture aussi dont je suis venu te parler
Vous les Kawaïs avez conservé des variétés robustes et bonnes
Comme ce tabac qu’ Ashwaë l’ancienne a donné à Nash
Il en a cultivé un peu sur ses terres
Voici, j’ai treize hectares
Dont un de prés
Et deux qui me permettent de nourrir les bêtes
Pour le reste nous pouvons y cultiver ces variétés anciennes
Le rendement sera moins bon mais la qualité y sera
Sur Cent de récolte, Quarante pour la tribu, Vingt pour moi et Quarante pour le marché
Et sur Cent du marché Soixante pour vous et Quarante pour moi
J’ai dit
Les terres cultivables sont rares
Et je sais que les tiennes sont fertiles
Tu as de plus l’eau de la rivière à disposition
Ton père a acheté nos terres
Et tu viens me proposer de les cultiver de nouveau
Je n’ai pas le choix
Une main prend, l’autre donne
Je reprends une part de ce que la main a pris, j’accueille le don
Pour cultiver ces dix hectares trois hommes de la tribu
Tu te chargeras toi et deux compagnons du reste de la culture
J’ai dit
Si tu acceptes, tu acceptes aussi l’enseignement de ta fille
Ma fille connaît les arcanes de notre langue et de la tienne
Et t’apprendre par la voie du Shaman l’ancrera de nouveau dans ses racines
Que notre langue fleurisse dans ton esprit
Je suis heureuse de ce partage
Quelle est la raison pour laquelle je t’ai vu inquiet
Il est des herbes qui sont des médecines
Et pourtant les blancs les arrachent
Ils les qualifient de mauvaises
J’avais peur que ma fille m’ait été arrachée par les blancs
Je suis heureux de voir qu’elle a conservé son essence
Je suis heureux de notre partage
Et je ne crains rien
Car ma fille aime son indépendance autant que tu aime ta solitude
Va en paix et reviens la veille du solstice
Et n’oublies pas ce présent qui garantira notre futur

Vous pourriez également aimer...

Laisser un commentaire