Anawega Art scriptural

Anawega – Feuillet vingt-deux

Et elle alla traire les vaches
Puis se fit une tartine de beurre avec de la confiture de groseilles
Elle aimait cette acidité du fruit et la douceur du beurre
Elle aimait prendre des forces
Puis elle retourna s’enrouler dans son châle sur le rocking-chair et fuma
Les brumes s’arrachaient de la terre, des haies, des arbres, de la rivière
Et remontaient vers les nuages qui couvraient le ciel
Transpercés par la pluie
Les deux paysans qui étaient au bois passèrent sur le chemin
Ils crachèrent, et elle cracha sur le coté du perron
Puis elle vit un homme s’avancer de loin vers sa maison
Elle le reconnut : le père de Betty
Il marchait d’un pas lent directement vers elle, la regardant droit dans les yeux
Puis se posta devant elle
Enleva son chapeau
Et la regarda un moment assez long d’un regard vif
Elle tenait arrogamment son regard
Puis il prit la parole
Tom
Elle le coupa
Anawega
Il était en colère
Elle renchérit
Je me nomme Anawega
Cela ne veut rien dire
Cela veut dire Plume Légère
Cela m’échappe
Ça ne signifie pas que cela n’aie pas de sens
Allez-vous vous envoler ?
En tous cas je ne vais pas me laisser mettre en cage
Vous avez une mauvaise influence sur ma fille
Je ne suis pas d’accord
Je dirai plutôt que j’ai une bonne influence sur votre fille
Elle a retrouvé sa joie
Je la préfère sérieuse
Vous la préférez à votre image mais ne vous déplaise elle est libre
C’est une enfant qui me doit obéissance
C’est une enfant dont vous devriez apprendre la joie
Vous êtes vous-même une enfant
On devrait vous retirer vos droits
Je suis libre ne vous déplaise
Et même libre d’être une enfant
Ou d’être une femme
Ou d’être un serpent
Ou d’être un chat
Ou d’être la pluie
Ou d’être la pierre
Ou d’être le tonnerre
Ou d’être la terre
Ou d’être le soleil
Ou d’être la lune
Ou d’être une étoile
Je suis libre d’être quoique ce soit que j’aie envie d’être
Et je n’aie pas de leçons à recevoir de vous
Vous êtes dangereuse
Les personnes libres ont toujours quelque chose de dangereux pour les asservis
Je ne sers personne d’autre que moi-même dit-il
Et c’est déjà trop dit-elle
Vous feriez mieux de servir votre femme
Ou de servir Betty
Vous êtes votre propre contradiction
En apparence et selon les lois de votre raison, certes
Quelle sont les lois selon lesquelles je devrais entendre ce discours, donc ?
Les lois du cœur
Et vous prétendez me les apprendre
Je crains que de ma parole vous ne suiviez pas ces lois
Mais de la bouche de votre fille ou de votre femme vous les apprendrez
Je n’ai strictement rien à apprendre de ma femme
Ni encore moins de ma fille
Je vais traduire pour vous
Les gens libres ont toujours quelque chose de dangereux pour ceux qui asservissent
Ceux qui asservissent sont donc ceux qui sont asservis ?
Ceux qui asservissent l’homme, la femme ou l’enfant
Sont asservis au mal
Votre raisonnement est vicieux
Vous faites le mal en toute honnêteté
Qu’y a t’il donc de mal ?
Prétendre réprimer la joie d’une enfant
Sous le prétexte que l’on en est soi-même dépourvu
Je ne suis pas dépourvu de joie
Alors apprenez-la-lui
Elle s’est montrée triste depuis la mort de son oncle
C’est un secret qui lui appartient
Laissez-la retrouver sa joie
Sa joie à elle
Et non la votre
Mais les chemins de sa joie sont hors ma loi
Ce n’est pas ce que je veux pour elle
Apprenez donc à vouloir ce qu’elle-même veut pour elle
Ce sera plus simple pour votre cœur
Plutôt que sa destinée vous échappe
Et que veut elle ?
De la joie
Et comment lui donner ?
Avec amour
Ce n’est pas le rôle d’un père
Quel est le rôle d’un père ?
Donner les règles
Et comment se faire obéir ?
Par la contrainte
Donnez lui des règles avec amour
Elle refuse d’obéir
Peut être que ce ne sont pas les bonnes règles
Mais souvenez-vous que c’est vous qui écrivez sa loi
Et qui rendez les jugements
La joie de Betty n’a rien d’immoral ni de dangereux
Si seulement vous vouliez bien l’admettre
Vous ne faites rien comme les autres
Et elle ne veut rien faire comme les autres
Et si c’était les autres qui avaient tort ?
Pardon ?
Si c’était les autres qui avaient tort de vouloir que tout le monde soit comme eux
Mais il lui faut un exemple, il lui faut un modèle
Rien ne vous empêche d’être ce modèle et cet exemple avec amour
Et rien ne vous l’empêche non plus
Nous sommes d’accord
Mais avec vous elle désobéit
Vous êtes un vent de désordre
Un peu d’ordre, un peu de désordre, elle apprendra à ranger et à faire le tri
Vous connaissez mon nom mais je ne connais pas le votre
Vous êtes Tom et je suis Robert
Je suis Anawega et vous êtes Robert
Que diriez-vous si je vous nommais Jane
Je dirais que ce n’est pas ce que je suis
Ainsi Tom ce n’est pas ce que je suis
C’est pourtant votre état civil
Entre ce qui est donné à la naissance et ce qui est en devenir
Il y a parfois une différence majeure
Tom n’est pas ce que je suis devenu
Anawega est mon nom
Pour moi les choses sont ce qu’elles sont
Et j’appelle un chat un chat
Pour moi les choses sont ce qu’elles deviennent
Et c’est toute l’histoire de l’enfance
Ne cherchez pas à forcer le cours des choses
C’est vous qui faites dévier le cours des choses
Il y a parfois des détours et des contours
Mais une chose est sûre
Nous finissons tous par nous jeter dans l’océan
Et c’est pour cette raison là que nous sommes tous unis
Ne me voyez pas comme votre ennemi
Et ne voyez pas de travers la façon dont Betty se développe
Je vous salue, Tom, et un conseil : soyez prudent
Plume légère vous salue, Robert, et Anawega continuera de se laisser porter par le vent
Donc gare à la tempête, Plume légère !
J’ai le pied marin, Robert
Vous avez le pied malin, Anawega,
Mais gare où vous le posez
Il remit son chapeau et cracha
Anawega cracha sur le côté du perron
Ils se regardèrent
Puis il rebroussa chemin

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