Anawega Art scriptural

Anawega – Feuillet vingt

Et Anawega resta seule dans la cuisine
Elle fît un café
Et roula une cigarette
C’est dans ces moments là que le temps était le plus clément pour elle
Concentré dans la sensation de la brûlure du café
Et de la fumée chaude de la cigarette
C’était déjà en soi une méditation
C’est comme si le temps s’arrêtait de courir et de se perdre
Et elle observait la place de chaque objet autour d’elle
Et elle ressentait la qualité de ce moment
Au milieu de la fuite du temps
Et elle avait le sentiment qu’elle-même ne fuyait plus
Qu’elle faisait face
Et que dans ce face à face avec elle même
Avec son lieu de vie
Il y avait la qualité d’une quiétude
La lumière du soleil vint éclairer la cuisine
Et elle décida de se mettre en route pour la source des pleurs
Elle prépara une bouteille d’eau
Un morceau de pain
Et emporta de la terrine dans son sac
Quand les indiens avaient terminé la longue marche
Et qu’on leur avait annoncé qu’ils étaient arrivés sur leurs terres
Ils s’étaient arrêtés à la source pour boire
Et les femmes avaient pleuré
Et les hommes s’étaient recueillis
Sur la mémoire de tant de souffrances
Sur tant de proches perdus
Vieillards, femmes et enfants surtout
Les plus faibles n’avaient pas survécu
Ce sont les Kawaïs qui avaient donné le nom à la source
Et depuis ils y venaient chaque année à la même période que celle à laquelle ils y étaient parvenus
En novembre
Pour se remémorer
Depuis c’était devenu un lieu de refuge pour tous ceux qui avaient à verser des larmes
Pour un amour déçu un défunt ou encore un désespoir de cause
Et tous restaient le temps qu’il fallait
Et ils buvaient l’eau de la source
Qui leur apportait le pardon et la paix de l’esprit
Alors elle se mît en marche
Elle se trouvait à deux heures trente du village
On ne pouvait y aller qu’à pied
Par la forêt
Elle descendit à la rivière et pénétra le bois
Il faisait doux et le soleil apportait une douce lumière entre les feuillages
Les affouages venaient d’être faits en bordure l’hiver dernier
Elle entendait une cognée fendre le bois
Elle vît au loin deux hommes
Ils s’arrêtèrent de travailler et la regardèrent passer
Ils ne firent pas de commentaires
Puis ils crachèrent dans leurs mains et reprirent le manche de la cognée
Et se remirent au travail
La forêt devint plus dense
Et elle vit un écureuil qui s’arrêta à sa vue
Puis fila sur les branches du noisetier avec sa noisette
Alors elle pensa à la saison de cet hiver
Elle n’avait pas rentré le bois et n’avait pas fait les salaisons
Elle avait une réserve de pommes et de pommes de terre
Elle avait les confitures
Les vaches allaient rester à l’étable
Tous à l’abri pendant que la vie retourne à la terre
Les Kawaïs étaient excellents potiers
Et contre les produits de la terre on achetait la terre
Et les peaux des animaux de la chasse
Alors elle pensa à la mort
La mort de sa mère
La mort de son père
Et sa propre mort enfin
Le destin de l’homme est lié à celui de la terre
Il travaille la terre et la terre le nourrit
Puis son corps est enterré
Parfois brûlé comme le bois qui a chauffé sa maison
Mais l’homme n’est-il vraiment rien de plus
Que ce travail de la matière
Tom avait vécu pour ce travail
Avec abnégation
Mais Anawega lui avait parlé un autre langage
Et avait semé le désordre dans l’organisation du quotidien
Alors le temps était devenu d’une autre qualité
Plutôt qu’une quantité que l’on cherche à économiser
Qu’on cherche à rattraper
Et Anawega avait la sensation du temps perdu
Et du temps retrouvé
Du temps des retrouvailles avec elle-même
Du temps de la trouvaille et de l’invention
Du temps de la bricole
Du temps de la réparation et de la préparation des outils
Elle vit au loin une laie avec ses marcassins
Elle était arrêtée et la regardait
Le temps d’un regard
Elle resta immobile et détendue
Alors la laie reprit tranquillement son chemin
Et les marcassins marchaient derrière elle
Elle attendit qu’elle soit au loin avant de reprendre le sien
Elle prit le sentier qui grimpait
Elle marquait soigneusement un pas après l’autre
Sur un rythme lent
Son souffle se fit plus profond
Son cœur battait fortement
Le temps de l’effort
Le soleil donnait en oblique sur la côte
La sueur commença à perler sur ses tempes et son front
Et dans cet effort elle sentait une joie
La joie de surmonter sa peine
Elle s’abandonnait à cette lenteur de la marche
Au poids de son corps
A cette pesanteur
Et elle se sentait appartenir à la terre
En même temps qu’elle menait une lutte avec elle pour la gravir
Elle regarda vers la vallée
Les oiseaux chantaient et lui donnaient courage
Les arbres ancraient leurs racines sur cette pente
Et déployaient leurs troncs vers le ciel
Sous lequel s’épanouissait leur couronne de branches de feuilles et de fleurs
Le soleil donnait au vert des feuilles une tendresse comme celle de leur éclosion de bourgeons
Une nouvelle jeunesse dans la maturité de l’automne
Il faisait doux sous leurs ombres qui jouaient avec la lumière
Alors elle entendit de l’eau ruisseler
Elle approchait de la source
Elle vit cette eau qui coulait sur la pente
Puis arriva à la clairière où elle prenait source
L’eau dévalait sur un lit de terre de pierres de branches et de feuilles
Elle chantait
Et ce chant rendait Anawega mélancolique
Elle s’assit à l’ombre du Saule qui prenait naissance à la source
Sur la pierre plate qui accueillait son repos
Alors elle goûtait l’ombre et l’eau et le souffle du vent dans les feuilles
Et elle pleura des larmes de joie mêlées au souvenir de sa solitude
Et cette digue qui crevait en elle, le besoin de la combler
Et elle resta un long moment à reposer de sa marche, pleurant
Et ses pleurs la lavaient, la nettoyaient, la purifiaient
Et dans ses pleurs coulaient toute son amertume
Elle se sentait comme une enfant
Et elle regarda l’éclat du soleil dans ses derniers feux à l’Ouest
Au dessus des collines de l’autre côté de la vallée
Et elle but l’eau de la source
Alors elle fût apaisée de ses souffrances
Alors elle était en quiétude dans sa solitude
Alors elle appréciait son repos
Elle sortit le pain et le pâté de lièvre
Quand elle aperçut Sadio qui était là
Sur son côté et qui l’observait et qui lui souriait

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