Routes parsemées de fleurs
Arbres embaumés d’odeurs
Chant de l’oiseau à l’éveil du soleil
Papillon qui virevolte dans le pollen
L’abeille butine son miel
Et l’ours pêche une truite
Dans le torrent tumultueux
La terre lourde des fruits qu’elle porte en elle
Le ciel qui tourne à l’orage pour lui reprendre sa puissance électrique
Et soudain tout pivote sous la pluie
Floc et floc et froc trempé
Mes cheveux mouillés qui dégoulinent sur mon visage
Je cours vers le village
Et reprends mon souffle éperdu devant une tasse de café
Je m’ébroue les cheveux et sèche mon visage sur la serviette de corps
Et j’allume une cigarette en écoutant le tonnerre gronder
Et c’est alors qu’une carriole s’arrête devant la maison
C’est mon voisin Nash qui vit à trois miles d’ici
Accompagné de Sam son fils
Tous deux abrités dessous leurs manteaux
Je les fais entrer et leur sert le café
Ils étaient partis voir le bois dessous la colline des près
Et se sont fait surprendre par l’orage
Celui ci ne s’est pas annoncé
Du bon temps pour les maïs qui demandaient un peu d’eau depuis belle lurette
Il a failli sécher sur place à attendre la pluie
Et le reste à l’avenant
Mais le tabac demande moins d’eau
Ashwaë a donné à Nash cette année une ancienne variété
Cultivée par les Kawaïs depuis des lustres
Et parfumée comme un pain d’épices
On s’en sert une tranche avec le café avec un peu de beurre
Tom raconte qu’il a levé un lièvre l’autre jour avec sa chienne Yehou
Et Nash l’a tiré d’un seul coup de carabine
Je t’apporterais de la terrine
C’est quand même malheureux qu’un homme comme toi vive sans femme
Tu n’es pas idiot et pas plus fainéant qu’un autre
Passe nous rendre visite à l’occasion
La pluie a cessée, les nuages se sont écartés
Quelques uns s’effilochent et s’égratignent sur le soleil
Étalant sur leur coton des teintes orangées et pourpres
Je les regarde s’éloigner sur le chemin au pas de la porte
Je nettoie la table et range les reliefs du casse-croûte
Puis je m’assieds, la tête vide
À regarder le soleil décliner
Et à goûter cette amère solitude qui ne m’a plus lâchée depuis ma dix-septième année
Mais je suis bien ainsi
Enfin, mieux qu’autrement
J’aime le silence
Le pépiement des oiseaux
La tranche de pain, la tranche de lard
Et le verre de vin
Le soleil a fini de s’éteindre
Il avait des couleurs magnifiques après la pluie
De gris, de roses, d’oranges et de rouges
Il est descendu derrière la terre éclairer d’autres peuples
Je n’ai pas sommeil
Je fais un petit feu
Ce n’est pas réellement que j’aie froid
Mais il me tient compagnie
Je m’assieds sur le rocking-chair
Dans le bercement je repense à ma mère
Que je n’ai pas connue
Mais dont mon père parlait tellement souvent qu’elle m’est familière
Morte en me donnant la vie
Éteinte quelques heures après mon éveil
Éteints à jamais son sourire ses cheveux blonds et sa jeunesse
Elle avait suivi mon père ici en quittant sa famille
Pour s’installer sur les nouvelles terres arrachées aux indiens
Il y avait des opportunités
Ils s’étaient connus à la foire de Nashville
Mon père cherchait un reproducteur
Et elle vendait le lait crémeux de leurs vaches
Les foins pourront encore attendre
Son père avait toujours gardé un air triste et fermé
Ne s’était jamais remis de la disparition de son amour
Et avait trop de travail avec la ferme
Et d’ennuis avec cette terre qu’il n’était pas sûr de garder
Réclamée par les indiens
Il s’était battu pour la conserver
Solidaire avec les autres paysans
Et ils y étaient parvenus
Après des luttes de tribunal
Les indiens ne pouvaient produire aucun titre de propriété
Cela restait simple à part quelques échauffourées
Et quelques hectares avaient étés attribuées aux Kawaïs
Ainsi qu’un droit de chasse sur les terres qui posait problème à quelques radicaux
Mais mon père leur avait permis de poser leurs pièges sur ses terres
Et leur vendait du lait et du miel contre quelques gibiers
Et une bonne entente s’était installée
Cordiale de la part de mon père
Distante de la part des indiens
Qui conservaient une grande rancune contre les blancs
Après la longue marche des larmes
Qui les avaient déportés d’est en ouest
Et sur la longue route beaucoup de vieillards, de femmes et d’enfants étaient morts d’épuisement
Si bien que d’un millier que comptaient leur tribu
Ils sont arrivé à peine trois cents ici
Et des cent cinquante hectares attribués d’abord il leur en restèrent à peine cinquante
Le feu craque et jette une flamme bleue
Et envoie une braise sur le tapis
Déjà troué de tant d’autres braises
Mon père s’était installé sur leurs anciennes terres
Sans connaître leur histoire
Un bureau de Nashville attribuait des lopins
Il en avait acheté un avec les économies familiales
Andréas avait trente ans et Siloë à peine vingt quand elle est morte en couches
Elle était d’origine scandinave et lui d’origine italienne
Troisième génération sur les terres américaines
Il était mort pendant la guerre de sécession
A quarante sept ans
Dans ma dix septième année
Je m’endors lourdement sur le rocking-chair
Dans mon rêve le soleil brûle comme un feu
Jetant des flammèches désordonnées
Bleues, oranges et rouges
Et tout à coup il craque comme un tonnerre
Et jette une braise qui tombe à quelques pas de ma ferme
Et enflamme la prairie
Je m’éveille à ce moment là
Angoissé
Je sors sur la pas de la porte
Rassuré par la rosée qui chatouille mes pieds
Et par le soleil qui se lève doucement, tendrement
Au milieu des pépiements d’oiseaux
Je me rends au pré chercher les vaches
Elles sont six
Je les emmène à traire
La chaleur des pis me réchauffe les mains
Puis je fais un café et mange un morceau de pain et un peu de fromage
Puis je prends ma canne à pêche et part par le chemin de la vallée
À mi-chemin je croise Betty
Elle a sept ans et elle souhaite m’accompagner
Je ne pense pas que ta mère serait d’accord lui dis-je
Elle me répond je m’en fiche je veux voir le torrent
Je vais pêcher une truite pour le déjeuner, suis-moi
J’écarte pour elle les ronces du chemin
Elle me suit sans broncher
Tu vas la manger la truite ?
Bien sûr c’est pour cela que je la pêche
Et comment vas tu la cuisiner ?
Dans une poêle avec une peu de beurre et un filet de citron, je rajouterais de la crème ensuite
Ça me donne faim
Nous longeons la rivière un petit moment
Puis elle fait ici c’est un bel endroit pour pêcher la truite
Je crois que tu as raison il y a de l’ombre et un petit détour de la rivière en creux
Et un rocher domine le creux
Tu as déjà pêchée la truite ?
Non, jamais
Alors tu as eu une bonne intuition
C’est quoi une intuition ?
C’est quelque chose qu’on ignore, mais qu’on devine
Parce que j’ai deviné que c’était un bon endroit ?
Exactement. Et maintenant il va falloir se taire et être un peu patient
D’accord !
Je lance mon appât vers le bord
Puis de plus en plus loin au fond
Rien ne se passe pendant une heure et demie
Betty est allée jouer avec un papillon un peu plus loin de la berge
Puis tout à coup le bouchon plonge, je ferre et sort une belle truite d’une livre
Viens là ma belle
Et je la prépare la sur le bord de la rivière et la mets dans ma besace
Betty il est temps de rentrer j’ai là une belle truite
Fais voir ! Elle est bleue et argentée !
Ça va faire un bon repas, en route !
Je te trouve très gentil
C’est vrai, je le suis
Pourquoi vis tu tout seul
C’est comme ça
Maman dis que c’est parce que tu dois être méchant
Peut être vaut-il mieux que je vive seul qu’avec quelqu’un qui me trouverait méchant
Regarde ! J’ai attrapé un papillon !
Il est très beau, rouge et noir
Je le laisse s’envoler de nouveau
Tu fais bien, on ne mange pas les papillons
Ils sont justes là pour leur beauté
Mais la truite aussi et belle
Oui, et en plus elle sera bonne
Pourquoi tu ne vas pas au temple le dimanche ?
Ça ne m’intéresse pas vraiment
Tu ne crois pas en Dieu ?
À ma manière, peut-être bien que si
Tu es un drôle de bonhomme
Je préfère cela à méchant
Oh c’est ma mère là-bas
Et bien rejoins la vite, elle doit t’attendre
Merci pour la partie de pêche
Tu as été sage et silencieuse, c’était un plaisir, à bientôt Betty !
A bientôt Tommy !
C’est un bonheur cette petite de l’avoir eue avec moi la matinée
Je rentre préparer la truite avec des haricots verts
Puis m’endors le temps d’une sieste
Je rêve de Betty la truite et Tommy le papillon
Sous le soleil d’été
Puis je vais biner le jardin où les mauvaises herbes poussent sans cesse
Le plantain surtout, surnommé le pied de l’homme blanc par les Kawaïs
Parce qu’il pousse là où la terre a été travaillée
J’en garderais un peu pour des infusions cet hiver
Contre la bronchite et la toux
Et quelques fleurs pour faire une pommade contre les piqures d’insecte
Vers la fin de la journée John vient me voir
Bonsoir monsieur Tom une belle journée que nous avons eus là
J’ai travaillé toute la journée comme journalier pour monsieur Connor
On a époupé les maïs
Bon travail que tu as fait là combien t’a t’il payé
Il m’a donné cinq dollars
C’est honnête
Ce que j’aimerais c’est avoir ma propre ferme, comme vous monsieur Tom
Mais je ne peux pas faire d’économie avec Rose-Marie, les deux filles et les trois garçons
C’est déjà honnête que tu fasses vivre ta famille
Sam va rentrer à l’école cette année pas vrai
Oui il vient d’avoir cinq ans
Je suis heureux qu’il aie le droit d’apprendre les chiffres et les lettres comme tout enfant de ce pays
Et cela c’est grâce à votre père monsieur Tom
Je dois te dire deux choses
Une que je t’ai déjà dite et que tu continues d’ignorer
Ne m’appelle pas monsieur
Ce n’est pas possible ça monsieur Tom
Tom suffit !
La seconde mon père s’est battu pour la justice avec d’autres qui avaient les mêmes idées
En frères d’armes
Et ce n’est pas plus grâce à lui qu’à un autre que tu es libre désormais
Mais monsieur Tom votre père est mort pendant la dernière bataille
Et c’est lui qui a porté le drapeau sous le nez de l’ennemi
Entraînant les autres cavaliers
Et la balle qu’il a reçue, c’est son honneur ça monsieur Tom
Non, ça c’est seulement la guerre
Et Dieu soit loué qu’elle soit terminé
Vous dîtes Dieu monsieur Tom alors que vous ne mettez pas les pieds au temple
J’ai pour autant certaines convictions selon lesquelles une guerre civile ne doit pas s’éterniser
Et que la paix est un don du ciel
Pour laquelle les Kawaïs ne se sont pas battus
Les Kawaïs n’ont jamais eus d’esclaves et ils ont leurs propres problèmes
Ils auraient pu être solidaires
Ils l’ont été pour le ravitaillement et l’équipement des troupes
Mais ils ne se sont pas battus
Ils ont perdus assez des leurs comme cela dans les batailles et dans la déportation
Mais tu ne connais pas leur histoire
Et je ne veux pas la connaître
Ils auraient du se battre comme se sont battus mon père et votre père
Non, je te dis qu’ils ont eus raison de rester à l’écart
Ils ont assez souffert
Allons plutôt boire un café, manger une tartine de miel et fumer une cigarette
Ca c’est pas de refus monsieur Tom
Très bien monsieur John
Comment vous m’avez appelé ?
Monsieur John puisque tu ne veux pas démordre de monsieur Tom
Ça, ça me plait beaucoup monsieur Tom
Vient donc goûter la variété ancienne de tabac des Kawaïs
Elle est douce comme du pain d’épices
Je me méfie de ce qu’ils peuvent mettre dans le tabac
Et en moi tu n’as pas confiance ?
Ah si monsieur Tom !
Alors monsieur John si je te dis de goûter du tabac, c’est seulement du tabac
Et dans les volutes de fumée Kawaïs
Qui n’étaient que nuages de tabac
L’esprit des deux hommes galopait pourtant
Ivres de la liberté gagnée par le travail
Et Ivres de la liberté gagnée par la guerre
Goûtant le bonheur d’une paix nouvelle
Sans être pourtant à l’abri des anciennes rancunes
Au petit matin je pris le sentier de la petite source
Puis vers la colline des merles
Là où se trouve établi le village Kawaï
J’arrivais vers le village escorté par des adolescents à cheval
Et une nuée d’enfants qui couraient de ci de là
Tous parlant entre eux cette langue indienne inconnue
Et jalousement gardée secrète
Dont je ne comprends que quelques mots saisis au hasard
Et que personne ne parle complètement
Alors que quelques indiens savent parfaitement l’anglais
Dont le chef qui rendu curieux par ce tapage
Sortit de sa tente et me salua d’un geste de la main levée
Je lui rendis son salut en inclinant le buste
Il désigna de la main le lieu où il avait l’habitude des palabres
Un tapis rouge sombre à l’entrée de la tente
Nous nous assîmes en tailleur
Et sa femme apporta une pipe et du tabac
Il en prit une pincée, prononça quelques paroles indiennes et le jeta par dessus son épaule
Puis fourra la pipe et me la présenta
Nous devions la fumer en silence, c’est le rituel des pourparlers
Et je remarquais qu’il avait l’air soucieux
Il me regardait d’un œil fier et perçant
Et je regardais tantôt le foyer de la pipe
Tantôt les activités du village qui avaient repris leur cours normal
Le tannage des peaux, le fumages des viandes,
Un homme sculptait un bâton,
Un autre peignait sur une peau,
Des femmes cousaient des peaux et les ornaient de perles
La peinture et la sculpture étaient réservées aux hommes
D’autres femmes nettoyaient des instruments de cuisine et de la vaisselle
L’une d’elle apporta trois bols de ragoût de maïs, de tomates et de viande de bison
Et s’assit de profil entre nous
Ankagaï prit la parole
Il ne parla pas anglais même s’il connaissait la langue
Et la jeune femme traduisit
Je te présente ma fille qui revient de l’école des blancs
Je suis honoré de faire sa rencontre
Elle peut maintenant traduire la langue des Kawaïs que je préfère parler
Je laisse aux hommes blancs leur anglais
Que n’existe-t’il une école des Kawaïs pour apprendre votre langue
La jeune femme traduisait mais ne prenait jamais la parole en son nom
La situation avait quelque chose d’absurde
Je rompais la situation
La ragoût est délicieux
Merci
Son père me foudroya du regard
Je souris
Elle fronça les sourcils
C’était seulement une remarque
Elle traduisit
Puis elle traduisit les paroles d’Ankagaï
Qui me signifiait de ne pas adresser la parole à sa fille
Elle est pourtant en âge de comprendre je pense
Avec ou sans école des blancs
Avec l’école des blancs je dois la rétablir dans mon autorité
Une chose que m’ont appris les Kawaïs est pourtant la liberté
Et tu sembles négliger la sienne
Les blancs et les Kawaïs n’ont pas la même idée de la liberté
C’est possible, et pourtant la liberté reste une seule et même chose
Tom, es-tu venu pour philosopher ?
Ankagaï, nous parlons mais ta fille semble gênée de traduire toutes ces paroles
Je sais que tu n’aimes guère utiliser l’anglais
Mais je ne connais même pas le nom de notre traductrice
Elle me regarda droit dans les yeux et me dit
Je me nomme Ulinoï – Poisson de Lune – et je peux vous apprendre la langue Kawaï au besoin
Elle a parlé, dit œil de Faucon
Et je la prends au pied de la lettre
Deux fois par semaine je peux venir ici pour les leçons
Les leçons sont à prendre en présence de la femme-médecine
Elle dit
Mais il vous sera utile tout d’abord de vous purifier
Venez la veille du solstice d’automne participer à la hutte des hommes
Pour faire un peu transpirer votre esprit
Et portez nous un présent qui nous promette de belles moissons à venir
Ankagaï rompit le charme
Je n’ai pas donné mon accord
J’ai un marché à conclure aujourd’hui avec toi
Si il lui plaît peut-être Ulinoï m’ accordera-t-elle d’apprendre sa langue
Il s’agit moins d’une langue que d’une culture
C’est de culture aussi dont je suis venu te parler
Vous les Kawaïs avez conservé des variétés robustes et bonnes
Comme ce tabac qu’ Ashwaë l’ancienne a donné à Nash
Il en a cultivé un peu sur ses terres
Voici, j’ai treize hectares
Dont un de prés
Et deux qui me permettent de nourrir les bêtes
Pour le reste nous pouvons y cultiver ces variétés anciennes
Le rendement sera moins bon mais la qualité y sera
Sur Cent de récolte, Quarante pour la tribu, Vingt pour moi et Quarante pour le marché
Et sur Cent du marché Soixante pour vous et Quarante pour moi
J’ai dit
Les terres cultivables sont rares
Et je sais que les tiennes sont fertiles
Tu as de plus l’eau de la rivière à disposition
Ton père a acheté nos terres
Et tu viens me proposer de les cultiver de nouveau
Je n’ai pas le choix
Une main prend, l’autre donne
Je reprends une part de ce que la main a pris, j’accueille le don
Pour cultiver ces dix hectares trois hommes de la tribu
Tu te chargeras toi et deux compagnons du reste de la culture
J’ai dit
Si tu acceptes, tu acceptes aussi l’enseignement de ta fille
Ma fille connaît les arcanes de notre langue et de la tienne
Et t’apprendre par la voie du Shaman l’ancrera de nouveau dans ses racines
Que notre langue fleurisse dans ton esprit
Je suis heureuse de ce partage
Quelle est la raison pour laquelle je t’ai vu inquiet
Il est des herbes qui sont des médecines
Et pourtant les blancs les arrachent
Ils les qualifient de mauvaises
J’avais peur que ma fille m’ait été arrachée par les blancs
Je suis heureux de voir qu’elle a conservé son essence
Je suis heureux de notre partage
Et je ne crains rien
Car ma fille aime son indépendance autant que tu aime ta solitude
Va en paix et reviens la veille du solstice
Et n’oublies pas ce présent qui garantira notre futur
Je redescendais la colline en pensant à ce présent
Que je devais faire aux Kawaïs
Sur la route je mettais dans mon sac ce qui pouvait me servir à le confectionner
Sur un cadavre de merle je ramassais les os
Quelques belles pierres plus loin
Et quelques plumes ça et là
Ne sachant vraiment pas trop quoi en faire
Je verrais tout à l’heure
Le soleil était en plein midi
Il faisait chaud
J’avais envie d’une sieste
Arrivé à la ferme je m’endormais sur le rocking-chair sur la terrasse en me balançant
Protégé d’un chapeau
Écoutant les oiseaux
Et dans mon rêve je vis le présent confectionné
Une poupée de breloques en chiffons
Avec pierres pour tête, pieds et mains
Ornée de trois plumes sur la tête
Celle de la pie
Celle du corbeau
Celle de la colombe
Et avec un collier d’os
Le soleil donnait depuis trois jours
Il est temps maintenant pour les foins
Chaque année je prenais le risque de ne pouvoir le récolter à cause des pluies
Mais elle faisait pousser quelques fleurs
Et je disposais toujours de cinq jours de beau temps
Au troisième je coupais
Deux jours après j’engrangeais
Reste qu’il ne pleuve pas cette année encore
Je regardais le soleil
Reste là mon vieux
Et tiens les nuages à distance
Je pris ma faux et partis couper avec cet espoir
Il faisait chaud
Je mis ma chemise à la taille et commençais à couper
Je transpirais à belles gouttes
Et ne m’arrêta pas durant deux heures
Et lorsque je m’assis à l’ombre de l’aulne du pré fumer une cigarette
J’entendis une voix derrière moi souffler Anawega
Je me retournais
Il n’y avait personne
Je me demandais ce que cela signifiait
La voix me dit Plume légère
Je me demandais qui cela était-ce
Elle me répondis toi-même
Personne ne sait exactement ce qu’est le calumet de la paix
Et au loin je regardais une silhouette habillée à l’indienne marcher vers les bois
Mon esprit était inquiet
Peut-être seulement le soleil me dis-je
Je bus un demi litre d’eau
Et me remis au travail jusqu’au soir
Puis fis revenir des lardons et des oignons
Ajoutais des carottes et des pommes de terre
Un peu d’eau et couvrit la poêle
Et attendis que cela cuise à feu lent sur le poêle
Puis vint observer le soleil décliner
La pleine lune est dans trois jours
Trois jours pour créer Anawega
J’allais chercher mon sac il y avait deux petites pierres rondes
Deux petites pierres allongés
Et une pierre plus grosse
Elles étaient toutes les cinq grises veinées de blanc
J’observais les trois plumes
Une de pie
Une de corbeau
Une de colombe
Et quelques os de merle
J’allais chercher de la ficelle et commençais à faire le collier
Un sentiment de quiétude m’envahit
Le plus dur sera la couture
Je partis traire, je mangeais, j’étais rompu
Je m’endormis comme une masse
Et Anawega se tint devant moi
Je suis toi-même
Je me nomme Plume légère
Et ton esprit doit maintenant s’envoler
Tu auras du mal à comprendre
Mais quoi qu’il en soit tu m’accompliras
Je sais que je peux avoir confiance en toi
Et en la puissance de ton rêve
Tu seras insolite aux yeux des tiens
Mais tu seras accueilli par les Kawaïs
Tu suivras des méandres
Mais tu parviendras au but du voyage
Ne crains pas
Tu viens tout juste de commencer à entendre
Tu viens tout juste de commencer à voir
Alors continue d’écouter et de regarder
Les choses prennent parfois du temps
Mais elles se réalisent
Ne crains pas que la plume te caresse
Ne crains pas de t’attendrir
C’est seulement maintenant que ton cœur se réveille
Dilue toi dans le bleu de la nuit
Et viens danser avec moi parmi les étoiles
Notre mère la terre et notre père le ciel
Donneront naissance à ton nouveau moi que je suis
Mais tu es une femme
Et je m’éveillai dans la surprise
Je me fis un café et sortis le boire en fumant
Il était six heures environ
Un soleil tendre et rose se levait à l’horizon
Je le regardais se détacher petit à petit de l’horizon
Et au moment de la séparation une grande émotion et une larme de joie jaillirent
Je me sentais détendu apaisé
Il y avait trop de questions pour quelque réponse que ce fût
Et je pensais à ce que les Kawaïs appellent le Grand Mystère
J’allais faire la traite du matin
Puis alla fouiner dans la grande armoire
Où il y avait une belle robe rose de ma mère
Je décidais de la prendre pour confectionner la poupée
Je pris ses aiguilles et son fil rouge
Et de vieilles nippes à mon père pour fourrer le corps
Et je fabriquais cette poupée
En faisant une capuche pour tenir la tête avec de la ficelle pour serrer
Et le même principe de demi-gants et demi-chaussettes
Sur la grosse pierre je collais de la laine marron et de la laine jaune
Et y enfilais les trois plumes
Mon présent était prêt pour notre avenir à moi et Anawega
Et je réfléchissais qu’elle était comme une ombre inconnue que je devais porter à la lumière
Ou bien comme une enfant que je n’aurais pas encore mise ou monde
Mais je restais troublé par ces mots plus simples et plus définitifs
Je suis toi-même
Nous étions dimanche et les cloches sonnèrent
Et comme à mon habitude je ramassais un morceau de pain
Que je mâchais durement
Arrosé de vin rouge
Le goût de cette chair dans la bouche
Je fais cela en mémoire de lui
En mémoire d’eux
Et une pensée particulière pour ma mère
Aujourd’hui est une journée pour ne rien faire
Je vais pêcher
Cette fois Betty ne se montre pas
Elle prie
Je vais à l’endroit où nous étions allés
Et je m’assieds mais renonce à pêcher encore
Tu es un drôle de bonhomme
C’est drôle la solitude ne me pèse pas
C’est comme si elle était là avec moi silencieuse à chercher à attraper des papillons
Le centre de mon thorax s’ouvre
C’est comme un prisme qui de la lumière blanche du soleil ferait un arc en ciel
Le soleil est doux et chaud
Confortable
Il y a une légère brise qui siffle
Je respire
Et je repense à la poupée
Elle est comme une part de moi dont j’accouche
J’ai un peu honte de ce présent
Et ce présent quel avenir prépare-t-il
C’est comme un chose insensée
C’est quelque chose de déplacé
Je me sens par trop insolite
J’ai peur de l’offrir à Ankagaï
J’ai peur de la réaction d’Ulinoï
L’homme médecine me prendra pour un fou
Et la tribu entière se moquera de moi
Je ne sais que penser de cette Plume légère
En même temps Anawega fait que ma solitude s’est envolée
Je me sens maintenant en compagnie où que j’aille
La sienne et celle des autres
En définitive je ne pêche pas
Je me baigne dans l’eau froide du torrent
Un long moment à sentir l’eau couler sur moi
Puis je remets mes habits à même cette eau sur mon corps
Je n’ai pas froid
Je suis vivifié
C’est demain la pleine lune
Je prends ma canne et décide de taquiner l’ablette
Je repense à mon éternelle solitude
Enfant déjà sur la touche pendant les récréations de l’école
Où merci bien je ne suis pas resté trop longtemps
Et mon père
Sa manière bourrue de m’enseigner l’école de la vie
Le travail
Il n’était pas vraiment loquace mais je savais tout de suite
De cœur à cœur
Quand il était satisfait et heureux de l’aide que je lui apportais
Trop souvent je faisais les choses à rebours
Alors il me disait que si on ne fait pas les choses de bon cœur
Il est inutile de les faire
Et j’ai appris ainsi à travailler en aimant travailler
Et alors que le temps était agréable
Mais il était un travailleur intensif
Ce qui n’est pas mon cas
Je contemple bien plus que je n’agis
J’écoute les pépiements des oiseaux autour de moi
Parfois un corbeau qui a trouvé de quoi manger appelle ses camarades
Parfois un chien aboie au village
Les cloches sonnent midi
Au village les gens sortent du temple
J’ai tiré deux ablettes
Je les prépare et les mets dans ma besace
Je prends le chemin du retour
Je prends mon temps
J’aperçois Betty et sa famille un peu plus loin
Elle me lance un grand bonjour monsieur Tom
Et me dit vous êtes bien joli aujourd’hui
Son père me salue
Sa mère n’a pas l’air d’apprécier
Je souris largement puis je ris
Bonjour Betty
Je pense que ta maman voudrait que tu sois sage
Elle part d’un grand rire
Sa mère cette fois est furieuse
Vite oublié l’idéal d’amour et de paix prêché par le pasteur
Betty me lance un bisou puis obtempère sur le chemin de la demeure familiale
Moi je retourne à mon foyer
C’est alors que le pasteur se présente à ma porte
Bonjour Tom
J’aurais souhaité aujourd’hui partager ton repas
Et rompre ta solitude
J’ai assez à manger pour deux révérend père Georges
J’ai apporté du pain et du vin
Soyez le bienvenu
J’ai deux ablettes
Je vais les faire griller avec un peu de sauge
Puis un trait de citron et du riz feront l’affaire
Regardez si elles sont belles
Quelles nouvelles Tom
Je suis allé chez les Kawaï leur proposer un marché pour partager mes terres
C’est très généreux
J’y ai avantage et je souhaite me rapprocher d’eux
Mais cela m’entraîne davantage que je n’aurais cru
Je mets à réchauffer le riz et je les retourne
Que veux tu dire
J’ai des rêves étranges
Et même pour tout dire des rêves éveillés
Je me demande ce qu’ils mettent dans ce calumet de la paix
En plus du tabac
Rien de plus que cette sauge que tu as oublié de mettre dans ton plat
Et du foin d’odeur
L’écorce du cornouiller
Et de la menthe
Merci pour la sauge
A quoi servent ces herbes
A purifier l’esprit Tom
Es tu inquiet
Je me sens étrangement en paix ces temps ci
Mais je n’ai aucune idée de ce dont demain sera fait
Alors c’est que quelque chose prend naissance en toi Tom
Est-ce douloureux
Légèrement encore mais ça pourrait le devenir bien davantage
Voilà pour le trait de citron
Merci c’est prêt
Viens Rabbi Yeshoua et sois notre invité
Bénis ces présents qui nous ont été faits
Amin
Amin
J’aime votre manière de nommer Notre Seigneur et de le tutoyer
J’ai appris quelques simples choses
Il prit le pain, le rompit et le donna à ses disciples en disant
Prenez et mangez en tous car ceci est mon corps
Il prit le vin et le tendit à ses disciples en disant
Prenez et buvez en tous car ceci est mon sang
Vous ferez cela en mémoire de moi
Amin
Amin
Le corps et le sang
Ce qui naît et ce qui meurt
Ce qui meurt et ce qui naît
C’est ton chemin Tom
Ce sera douloureux car des chose devront mourir
Pour laisser place à de nouvelles choses
Mais ne prends pas cela de manière trop radicale
Sinon tu te mettrais en danger
Prends le comme une transformation
Comme un changement
Mais de tout ce que je connais révérend père
J’ai bien l’impression que peu me sera utile
C’est ce que tu crois
Mais un regard rétrospectif te permettrait de voir ce qui était déjà là
J’ai créé ce présent pour les Kawaï
C’est une poupée
Elle m’a dit son nom
Anawega
Plume légère
Et elle dit qu’elle est moi-même
Elle me rappelle cette poupée rose qui était toujours dans ton berceau quand tu étais petit
J’ignorais la présence de cette poupée
Il y a bien des choses que tu ignores encore
Et il y a bien des choses qui se mettront sur ta route
Au nom de l’ignorance
Vous ne semblez pas même surpris
Je ne serais pas un homme de foi
Si l’invisible me restait insensible
Et pourtant je suis obligé de taire beaucoup de choses
Et de réduire mon discours
Car sinon beaucoup au temple ne me comprendraient pas
Mais toi tu peux beaucoup comprendre Tom
Et il te sera beaucoup demandé
Merci de ce repas
Sois sans crainte
La peur empêche l’accomplissement
Mais oui tu souffriras
Et tu devras combattre
Ton destin est singulier
Puisse t’il s’accomplir
Amin
Amin
Merci révérend père
J’ai comme une bulle d’espoir qui gonfle en entendant vos paroles
Je ne voudrais pas la voir crever
Prends soin de toi Tom
Et d’Anawega
Va en paix
Je serai à tes côtés
Viens me voir si besoin
Merci mon père
Et merci mon pair
Remercie ta paire
Et surtout pense à cette joie de l’accomplissement
Allelujah
Il regarda le révérend repartir assis sur sa terrasse de bois
Le village était calme là-bas
Il fuma une cigarette
Et regarda la fumée s’envoler vers les cieux
La journée était belle
Le soleil donnait en oblique sur le paysage
Il annonçait que bientôt les nuits allaient croître
Et le jour allant décroissant
Après ce moment d’équilibre
C’est demain la pleine lune
Il se leva et marcha par delà le torrent
Il entra dans la forêt
Il s’arrêta un moment à l’orée du bois
Tout était silencieux
Et puis ce pépiement d’oiseau
Alors il reprit sa marche
Et un autre répondit
Les oiseaux chantaient sur les couronnes des arbres
Il sentait la terre en dessous de lui
Cette force de la gravité
Il sentait qu’il s’enracinait
Et en même temps ses esprits s’ouvraient
Il les recevaient
Il percevait
Il remarqua quelques signes gravés dans l’écorce des arbres
Comme des peintures
Des tâches de couleurs
Des signes d’écriture
Et les mousses
Il déambulait parmi les arbres
Il était vertical parmi eux
Et sentait le lien
En son cœur la terre et le ciel s’accomplissaient
S’unissaient
S’accouplaient
Il était une chambre nuptiale
Il sentait leurs chaleurs
Et son souffle se faisait plus rapide
Haletant
Il s’arrêta de nouveau
S’accroupit
Pris une poignée de feuilles et de terre dans ses mains
Une larme coula
Il soupira
Il regarda autour de lui
Les lumières et les ombres ondulaient au gré du vent dans les cimes
Il n’était pas très loin de la source
Pas très loin de la grotte
Il écouta attentivement
Il entendit un filet d’eau ruisseler
Il avait envie de remercier pour cela
Il resta un bon moment accroupi
Le soleil déclinait
L’air devenait plus frais
La terre plus humide
Il restait là
Il n’avait pas froid
Il avait envie de la nuit
Et alors il remarqua la lune
Proche du lointain
Proche de l’horizon
Presque pleine
Quand la lune est pleine elle se met à décroître
Et il songea à cela
A cette décroissance qui l’attendait
A cette nuit obscure
Avec l’angoisse en amour enflammée
Cette fois il se sentait seul
Mais en paix avec lui-même
En amour pour lui-même
Il n’est pas encore temps
Demain la lune sera pleine
Puis après il faut laisser les choses advenir
Il voulait fêter cette apogée
Il sentait l’énergie parcourir son corps
Il se mit à trembler comme une feuille agitée qui va se détacher
Il entendit la chouette hululer
La sagesse parle
Il est temps de rentrer
La nuit était claire
Il retrouva le torrent
La lueur de la lune jouait dans ses cascades et ses tourbillons
Il était temps de dormir
Il rentra et s’allongea sur le vieux canapé de cuir
Usé par les chiens
Il plongea sa tête dans l’odeur de cette vache
Et mit une couverture sur lui
Et s’endormit immédiatement
Il était enfant
Il y avait une partie de cache-cache dans la forêt
Il était caché derrière un vieil hêtre
Et ses compagnes et compagnons le cherchaient
Il entendait appeler
Anawega
Puis la lune devint énorme
Tout devint clair comme en plein jour
Et puisque personne ne l’avait trouvé
Il annonça je suis ici maintenant
Et puis tout le monde rit
Et dansa une ronde autour de ce vieil hêtre
En chantant
Plume légère
Vole au vent
Plume légère
Au dedans
Plume légère
Plonge dans la nuit
Plume légère
Écrit sur la terre
Plume légère
N’a pas oubliée de voler
Il s’éveilla
Prépara le café
Fuma une cigarette
Alla traire les vaches
But un grand bol de lait frais et chaud entier
Puis prit la charrette à bras pour aller au foin
Il était temps de les rentrer
Il sentait bon l’herbe et la fleur séchée
Il travailla toute la matinée
Cette fois ci pas d’appel
Mais il sentait une présence danser autour de lui
De ses gestes de travail
Jusqu’au milieu de l’après-midi il fit les allers et retours au grenier
La récolte était abondante
Il ne pourrait finir seul
Il aimait les choses mûries par le temps
Puis il se prépara un repas copieux
Avec une tranche de lard
Trois œufs
Et du fromage frais battu dans l’omelette
Avec le sel le poivre et la ciboulette
Accompagnés d’une salade
Puis s’enfonça dans le rocking-chair
Et dormit d’un sommeil sans rêves
A son réveil il but un grand verre d’eau
Le soleil était au couchant
Il sortit sur le perron
Plus loin là-bas près de l’église
Sur la place
Des enfants jouaient
Cris farouches des garçons
Cris d’attaque envers des filles farouches
Qui criaient de fausse indignation et de fausse frayeur
Enchantées qu’elles étaient de se prêter au jeu
Alors Tom sentit une vague de chaleur envahir son visage
Il rougissait devant cette rencontre qui l’attendait
Devant ce présent qu’il alla chercher
Devant cet aveu
Bon Dieu qu’il fallait du courage pour accepter l’humidité
L’humilité
Les humiliations ne sont que des peurs qui empêchent de vivre l’amour
Alors il leva son regard vers cette colline qu’il allait falloir gravir
Pour rejoindre les Kawaïs
Et leur raconter cette étrange histoire
Il était l’étranger
Que n’allait-il pas déranger dans cette tribu avec son insolite insolence
Il se mit en route
Il remarqua sur le vieux hêtre le corbeau
Celui qui connaissait l’histoire
Celui qui savait d’où il venait et où il allait
Celui qui observait son cheminement
Sur ce sentier de l’existence
Jamais il ne s’était senti aussi vivant
Aussi fragile
Puis il tourna le sentier
Et la lune apparut
Dans le clair obscur de ce début de nuit
Elle était ronde et pleine et énorme
Là juste au-dessus de l’horizon
Elle était sanguine
Cette part de la terre qui s’était détachée d’elle
Pour graviter autour d’elle
Pour danser autour d’elle
Cette lune espiègle
Qui jouait avec les hommes
Pour les enseigner
Parfois pour donner des leçons
A travers les apprentissages
Mais il savait que comme elle s’était détachée de la terre
Il fallait se détacher d’elle pour commencer à comprendre
Il entendit les tambours
Peaux des animaux qui avaient donnés leur vie pour perpétuer celle des hommes
Et le son de leurs peaux tendues résonnaient comme une mémoire
Comme une gratitude
Comme un cœur qui continue de battre sans organe
Et son cœur à lui bien vivant
Son cœur battait la chamade
Son cœur se serrait
Son cœur se dilatait
Son cœur faisait circuler dans tout son être cette lune de sang
Les femmes et les hommes étaient réunis en cercle autour du feu
Avec les enfants
Certains le regardaient approcher
Il se sentait beau dans leurs regards
Ankagaï prit la parole
Anawega je te salue
Un homme prit la parole
Je me nomme Azema
Anawega je te salue
Un autre prit la parole
Je me nomme Bronoï
Anawega je te salue
Un troisième prit la parole
Je me nomme Danissamè
Anawega je te salue
Anakgaï parla
Anata, notre femme médecine, m’a parlé
Les esprits sont venus parler à ton esprit
Et les esprits lui ont parlés
Nous célébrerons ce soir la naissance de la femme qui rejoint notre tribu
Et en ce sens c’est à Ulinoï de prendre la parole
Ulinoï parla
La solitude t’accompagne depuis tout ce temps où la vérité t’est restée cachée
Notre accueil te surprend peut être
Et je vois qu’elle te surprend dans la joie
Mais que la joie est encore un secret de ton âme
Tu as proposé un marché
Tu as renoué le lien
Tu t’es attaché à la vérité
Tu dois encore beaucoup apprendre et je t’enseignerai
Je voudrais maintenant que tu remettes ton présent à la tribu
J’ai proposé un marché
Mais j’ignorais à quel point il allait m’engager
Mon père a obtenu ses terres sur celles des Kawaï
Je les remets en partage
Je ne comprends rien
Mais à votre accueil je m’oriente
Vers cette nouvelle naissance
J’ai confectionné une poupée de chiffons
Avec un drap rose de ma mère
Il est plein des guenilles de mon père
Et j’honore leur mémoire
Des pierres forment ses pieds, ses mains et sa tête
Puissent-elles réaliser dans la matière ce que mon esprit conçoit
Ce que mes mains peuvent fabriquer
Et là où mes pieds me mènent
Elle porte trois plumes
Une plume de corbeau
Pour veiller sur notre histoire
Une plume de pie
Pour partager votre histoire
Et une plume de colombe
Pour que nous allions en paix
La poupée m’a dit comment je devais la confectionner
Avec ce que j’ai trouvé sur le chemin du retour de votre campement à ma ferme
Et elle m’a dit son nom
Anawega
Elle m’a dit qu’elle était moi-même
Je pensais que j’étais double
Mais votre accueil me prouve que je suis dans l’unité
Je voudrais en faire un présent à la dernière née de la tribu
Pour garantir notre futur
Ulinoï parla
Anawega
Plume légère
Ton histoire reste à écrire
Pour tous ceux du village
Pour nous jusqu’à ce soir
Tu étais Tom
Mais tu as demandé à renaître
Tu es Anawega
Tu es membre de notre tribu
Tu es une femme
Et tu partageras ce soir la hutte des femmes
Tu porteras les habits qu’Anata, notre femme médecine, va te donner
C’est un trousseau qui célèbre les noces de Tom avec Anawega
Tom et Anawega doivent se jurer fidélité
Je suis Tom et je jure fidélité à Anawega
Anawega jure fidélité à Tom
Ainsi parla Anata
Tu dois porter ces vêtements toujours et en toute circonstance
Et tu dois défendre Anawega des insultes ou des attaques
Comme tu dois défendre les Kawaï des insultes et des attaques
Mais tu ne devras jamais user de violence
Ulinoï sera ton enseignante
De notre langue, de nos visions, de nos coutumes
Va avec elle te changer avant que nous n’entrions dans les huttes
Celle des hommes et celle des femmes
Puis tu te recueillera avec elle
Pour épuiser le masculin en toi
Ainsi soit ta voie du Grand Mystère
Anawega suivit Ulinoï sous la tente de son père
Elle ouvrit le tipi devant elle
Et la fit entrer la première
Il y avait là deux couches
Celle d’Ankagaï et celle d’Ulinoï
Au centre un petit feu d’automne dont la fumée montait doucement vers le ciel
Et au fond
En face de l’entrée
Un coffre de bois
Ulinoï en sortit une étoffe de lin fin et une robe de coton bleue et brune à motifs de losanges
Et maintenant dévêts-toi
Devant toi
Tu n’as rien à cacher et je dois te montrer comment ceindre ce drap de lin
Anawega s’accomplit et enleva ses chausses
Ulinoï l’aida à déboutonner sa chemise et la retira dans son dos
Elle dégrafa le pantalon et le fit glisser avec le dessous
Puis elle se positionna face à elle et la regarda droit dans les yeux
C’est ainsi que Tom est venu au monde
C’est ainsi qu’ Anawega fait son apparition sur le ciel de la nuit
Elle saisit l’étoffe transparente de lin
Long rectangle de tissu
Tu dois le positionner au centre entre tes jambes
Elle le fit
Puis tu le fais tourner le devant à gauche et à droite derrière
Les sens sont importants
Puis tu repasse entre tes jambes Derrière d’abord et devant ensuite
Tu le fais tourner le devant à droite et par la gauche derrière
Et tu le noues sur le coté gauche
Tu te souviendras
Je ne sais c’est assez compliqué
Pas vraiment en fait
Je le ferais trois fois avec toi
Ensuite c’est à toi d’avoir mémorisé
Vois ton essence du désir couler sur le tissu et ton sexe gonflé
Laisse faire
Puis elle l’aida à revêtir la robe
Agenouille-toi tu es trop grand et lèves les bras
Elle la fit passer la tête
Relève-toi
Elle la fit glisser le long de son corps
Puis elle se repositionna bien face à elle et demanda
Quel est le désir que tu éprouves
J’éprouve du désir pour cette autre moi-même
Et je m’émeus que cette rencontre se fasse face à toi-même
Où ton désir se tourne-t-il
Vers les hommes
Ou bien vers les femmes
Vers toi
J’éprouve moi aussi du désir pour les femmes
Cela peut paraître étrange à un homme blanc
Tout comme il peut paraître étrange à un homme blanc que tu te révèles femme à toi-même
Mais les Kawaïs savent que le Grand Mystère n’a pas toujours des chemins droits
Et que tout cela est dans notre nature
Désormais tu es femme Anawega
Pour tous les Kawaïs
Mais aussi pour tous ceux du village
Tu dois être forte et fière
Tu portes l’honneur des Kawaïs désormais
Qui t’accueillent dans ta différence
N’oublie pas
Je me souviendrai Ulinoï
Nous allons nous recueillir un moment
Prends cette position en tailleur du recueillement
Sens ton assise dans ton bassin tes jambes et tes pieds
Enracine-toi comme un arbre
Puis redresse ton dos depuis le bas vers le haut comme une tige s’offre à la lumière
Incline légèrement ta nuque et baisse légèrement ton menton
Et maintenant regarde moi
Et ne perds pas mon regard de vue
Il plongea alors son regard dans celui d’Ulinoï
Et y vit une myriade d’étoiles dans la nuit noire
Et au centre cette lune pleine d’attentes et d’espoirs pour les jours nouveaux
Il se sentit plonger davantage
Il se rapprochait des étoiles
Laissant la lune derrière lui
Elles étaient de grands feux
Autour desquels siégeaient les Anciennes
Et chaque femme autour des feux lui disait
Je te salue Anawega
Puis il s’arrêta devant une femme serpent ailée
Dressée devant lui comme un python
La poitrine en avant
Et les ailes fines et longues déployées dans leurs envergures comme les voiles d’un bateau
Maintenant Anawega écoute bien ton histoire
Elle est celle de ta blessure
La blessure de Tom d’ignorer Anawega
Et la blessure d’Anawega d’être ignorée par Tom
Maintenant vient le temps de la souffrance
Ta blessure sera morale et physique
Mais c’est cette blessure qui fait ta féminité
C’est cette blessure qui fait la femme
C’est de cette blessure que tu es sorti du ventre de ta mère
Et elle est morte de cette blessure
Mais avec la joie de t’avoir mis au monde
Sache qu’elle veille sur toi et qu’elle t’a mené à la rencontre d’Anawega
Maintenant oublie l’ignorance de Tom et porte la blessure d’Anawega
Je me nomme Enakam
Je suis la femme serpent ailée qui veille sur les médecines
Reçois ma morsure comme un antidote
Elle dit et mordit son sexe
La douleur fit reculer Anawega dans le regard d’Ulinoï
Une nuit opaque régnait
Puis la lune réémergea éclatante dans son reflet complet du soleil
Et calma le feu de la morsure
Ulinoï rompit le silence
Tout va bien maintenant Anawega
L’initiation n’est pas un chemin sans mal
Mais c’est un chemin vers la paix
Elle sourit
Es tu en paix Anawega
Un timide sourire flottait sur les lèvres d’Anawega
Oui maintenant je le suis
Alors il est temps de rejoindre les femmes de la tribu
Mais avant je vais t’accompagner laver ta blessure à la rivière
Et tu demanderas à le déesse des eaux de la terre
De purifier les eaux de ton corps
Anawega et Ulinoï allèrent derrière le camp
Elle plongea dans la rivière
L’eau était froide et vivifiante
Elle s’allongea sur les galets et la laissa couler de sa tête vers ses pieds
Un peu de sang s’échappa de son urètre
Elle ressentit qu’une grande angoisse partait avec les eaux
Et que son corps devenait fluide et souple comme un roseau
Et elle remercia la déesse des eaux de la terre de l’avoir purifiée
Ulinoï l’aida à remettre son dessous
Puis elle revêtit la robe
Puis elles allèrent rejoindre la tribu vers le feu
Anata la frotta avec des herbes odorantes
En même temps qu’elle ravivait le feu qui chauffait les pierres
Les hommes étaient déjà dans leur hutte
Anata parlait
Voici la lune d’automne dans sa plénitude
Heureuse celle qui à l’âge mûr n’a pas perdu le feu de sa jeunesse
Heureuse celle qui effectue le rite de passage de chaque journée
Et qui grandit en préservant son innocence
Et recommence chaque jour à remettre à l’ouvrage sa prétendue sagesse
Qui a bien pu lui servir la veille mais qui sait de quoi demain sera fait
Heureuse donc celle qui renaît chaque jour à la vie
Heureuse celle qui réaccomplit sa naissance
Heureuse celle qui vit dans la jouissance de l’instant présent en gardant les mains ouvertes
Pour recevoir, pour offrir, mais pour ne rien garder
Le temps est comme le sable
L’argent est comme le sable
Rien ne sert de tenter de le retenir
Vient avec l’automne le temps du repos
Le temps de la sagesse
Le temps d’apprendre
Puisse chaque jour aussi accomplir ces nouvelles connaissances
Ainsi la connaissance d’Anawega qui est venue à nous
Et qui partagera notre hutte et notre célébration
Et qui apprendra aussi au passage quelques histoires
Ainsi notre connaissance partagée avec Anawega
Et dont Ulinoï se fera l’écho à travers notre langue
Allons
Les pierres sont brûlantes
Entrons dans la hutte
Anata tint ouverte la peau de la hutte
Chaque femme entra
Puis entra Ulinoï
Puis entra Anawega
Et Anata alla chercher les premières pierres
Et versa dessus l’eau froide du torrent
Alors les vapeurs montèrent
Il y avaient quelques herbes ajoutées à l’eau
Un parfum de sauge flottait
Et la chaleur commençait à monter
Anawega sentit sa peau ruisseler de sueur
Et dans la promiscuité des ces corps de femme
Elle se sentit descendre
Elle se sentit fondre
Elle se sentit couler
L’odeur des corps était présente également
Chaque corps avait sa propre odeur dont le parfum s’épanouissait avec les vapeurs et la chaleur
Anawega sentait sa sève couler se son sexe
Et sentait les sèves de ces femmes qui coulaient également
Les sèves de tout le corps
Et alors c’était cela la célébration de la sororité
Les enfants se pressaient contre leurs corps et contre la terre
Et maintenant entrons par la seconde porte
Ulinoï alla chercher les pierres
Anata les arrosa
Aô disaient les participantes à l’arrosage des pierres
Pour remercier
La chaleur augmenta encore
Il y avait neuf portes ce soir là
Pour cette neuvième lune
Et alors Anata prit la parole
La première porte s’est déroulée dans le silence
Et maintenant je commence à parler
Le monde a t-il un début
Et le monde a-t’il une fin
Notre mère la terre est passée par bien des mues
Elle a déjà inversé ses polarités à plusieurs reprises
Il y a eu des purifications par la glace
Il y a eu des purifications par le feu
Il y a eu des purifications par l’eau
Et l’humanité a souffert de ses propres maux
Car ce ne sont pas les maux de la terre qui sont en jeu alors
Mais bien les maux de l’humanité
La terre s’est toujours remise
Et les sages qui entendent le grand mystère et tiennent conseil
Ont su communiquer et s’entraider pour survivre grâce à la solidarité
Beaucoup ont péri
Par les armes
Par la guerre
Par le feu du fusil et du canon
Notre peuple a souffert
Mais notre peuple est vivant
Et notre peuple est fier
Et les larmes d’apache servent à nous rappeler que certains ont péri sans combattre
Et cela ne doit plus jamais se reproduire
Et nous laverons les affronts sans baisser la tête
Et au péril de nos vies
J’ai dit car la guerre peut revenir
Et aussi je voudrais rendre grâce aux hommes qui nous protègent, nous et nos enfants
Nous les femmes sommes la valeur de nos hommes
Que nous leur accordions nos faveurs ou non, ils nous défendent
Car ils savent que nous sommes gardiennes des arts
Et maintenant entrons par la troisième porte
Les vapeurs montèrent
J’ai évoqué les rôles sociaux des hommes et des femmes
Ceci est le pattern commun de l’existence
Ainsi que les semences s’unissent pour accueillir un âme dans le sein de la mère
Mais je souhaite approfondir
En nous nous avons deux parts
Nous tous, hommes et femmes, sommes constitués d’un pôle masculin et d’un pôle féminin
Ainsi il ne s’agit pas tant pour Anawega de devenir une femme
Car elle n’a pas corps de femme
Mais il s’agit de sa féminité
Qui doit à partir d’aujourd’hui devenir dominante en elle
Et aussi je souhaite vous parler des époques où la femme a été en domination des hommes
Il était alors possible pour elles d’avoir des enfants hors mariage
Et ces enfants étaient dits nés d’une vierge
Je dis cela pour nous expliquer les rites qui appartiennent à l’église
Et qui ne doivent pas nous être étrangers
Yeshoua est né hors mariage
Et il a été accueilli par Youssef
Et Myriam l’a reçu comme un don du ciel
Entendez moi, c’est un fils de l’amour
Car l’amour de Myriam et Youssef était supérieur
Et a été transmis comme un don du ciel à Yeshoua
C’est pourquoi c’est le fils de Dieu
Car l’amour est la source
Car il n’y a rien au-delà de l’amour
Et maintenant entrons par la quatrième porte
Les vapeurs brûlaient
Il devenait difficile de respirer
Chacune et chacun économisait son souffle
Le cercle des femmes se resserrait
Je suis Anata et je suis femme médecine
N’ayez pas peur de mourir
Alors que vous approchez de l’union
Je vous disait que chaque être est à la fois féminin et masculin
Et c’est dans l’harmonie des ces deux parties que se fait la paix
C’est dans leur union
La paix est amour de ces deux parts en nous
Et elle peut se réaliser sans que nous la cherchions à l’extérieur
C’est l’union de la terre mère et du ciel père
C’est l’union de grand-père soleil et de grand-mère lune
Et quand cette union s’accomplit
Alors le printemps et l’automne s’unissent
Alors toute fin est un nouveau début
Alors toute mort est une nouvelle naissance
Alors il n’y a plus ni début ni fin
Puisque de toute éternité et à jamais nous sommes dans la lumière
C’est pourquoi il est stupide de craindre la mort
Car celui qui craint est lâche
Et celui qui accueille ce mystère trouve le courage des ses combats
Car cette union est aussi une lutte
Elle ne va pas sans souffrances
Comme l’enfantement
Je vous demande maintenant de faire l’effort ultime
Je vous demande de vous mettre au monde
Et maintenant entrons par la cinquième porte
Les corps descendaient vers la terre pour trouver sa fraîcheur
Les corps s’enchevêtraient dans cet espace réduit
La volonté était vaincue
Il n’y avait plus qu’à lâcher prise
Le sol était trempé de sueur
Aô disaient les femmes
Aô répondaient les enfants
La chaleur montait
Les vapeurs étaient à leur comble
Le corps d’Anawega était secoué de spasmes lents
Sa volonté était tendue à se rompre
Puis elle perdit conscience en libérant sa sève
Elle se réveilla d’un sommeil peuplé d’étoiles et de cosmos
Ulinoï avait pris son torse sur ses genoux et caressait doucement son visage
Et maintenant nous allons passer la neuvième porte
Il faisait doux autour de lui
Il ne sentait plus la pression de la chaleur
Tout son corps était relâché
Il regarda chaque femme et chaque enfant en échangeant des sourires
Dans le silence de la neuvième porte tout était doux
Puis Anata dit Aô
Et chaque femme et chaque enfant dirent Aô
Et ils sortirent lentement de la hutte
Les femmes rejoignirent les hommes
Les couples se reformèrent
Les enfants retrouvaient leurs deux parents
Et chacun se salua pour se souhaiter une nuit belle et douce
Peuplée des rêves
Anawega salua Anata
Puis Ankagaï
Et enfin Ulinoï qui l’embrassa
Il est temps maintenant que tu regagnes ta maison
N’oublie pas qui tu es par rapport à toi même et par rapport à nous
Reviens dans deux jours recevoir mes enseignements de notre langue et de notre culture
J’ai beaucoup à t’apprendre
Tout comme ta rencontre est riche pour nous
Anata a bien parlé
J’ai compris beaucoup de choses ce soir
Qui restent secrètes et cachées
Et ignorées
Maintenant viens le temps où tu dois porter ton identité aux yeux du village
Sois fière sois forte et sois humble dans ce travail de reconnaissance
Sois portée par notre amour et par le souvenir de ce soir
Va en paix
Anawega reprit le chemin de sa maison dans la solitude de la nuit
Elle marchait lentement
Elle réalisait à chaque pas ce que signifiait cette étape de sa vie
Et se demandait qui pourrait comprendre
Qui pourrait l’accepter
Mais elle savait qu’elle devait se tenir debout
Fière forte et humble
De retour dans sa demeure elle se fit un bol de lait chaud
Et mangea du pain beurré avec de la confiture de fleurs de sureaux
Elle était entièrement détendue
Et s’étendit pour s’endormir immédiatement
D’un sommeil de plomb et sans rêves
Sauf cette vision de sa mère qui venait vers elle
Et qui lui annonça
C’est pour cela que je t’ai mise au monde
Pour faire souffler la tempête sur toutes les idées préconçues
Qui enferment l’homme dans des représentations duelles
Ne combats pas
Sois sage
Engage seulement maintenant la lutte
En toute fraternité
Pour ton amour propre et celui de chacun
Elle dormit jusqu’à onze heures
Et s’éveilla paisiblement
Comme en plein rêve devant le soleil qui illuminait ce jour pluvieux
Et cet arc-en-ciel qui révélait les couleurs de la lumière
Elle fit un café
Roula une cigarette
Et sortit sur le palier boire et fumer
Elle regardait la pluie tomber en oblique sur la terre
Le bruit de l’eau qui s’écrase sur le sol
Et celui qu’elle fait quand elle frappe les feuilles des arbres
Elle regardait cette eau glisser
Et la couleur marron des flaques où se dessinaient des cercles concentriques qui se croisaient
Elle écoutait le vent venir par rafales secouer les branches
Elle sentait le soleil qui se mariait avec la pluie
Sa lumière irisée par des milliers de petites gouttes qui jouaient avec elle
Elle se sentait tomber comme la pluie
Et se disperser comme la lumière à travers elle
Il n’y avait pas de limites à ce jeu
L’arc en ciel était immense
A ses pieds un trésor disaient les parents aux enfants
Pour le plaisir de la poursuite de l’infini
Elle se sentait enfin libre
Elle avait longtemps cherché un sens à son existence
Elle s’était heurtée, blessée à sa solitude
Elle avait endurée patiemment sa destinée
Dont elle se demandait quel était le but
Aujourd’hui un socle avait été posé
Et maintenant pouvait commencer l’aventure
Vers un infini de possibles
D’autres pouvaient bien tenter d’être messager des restrictions
Son esprit était en paix
Sa plume était légère
Elle écrirait son histoire comme elle glisse dans le vent
Elle partit traire les vaches
Solange, Marguerite, Ophélie, Castille et Pâquerette
Qui allait bientôt mettre bas un petit veau
Qui rejoindrait Honoré et Ernestine
C’était un habitude de son père de leur donner des noms français
En souvenir de l’origine de ses aïeux avant l’Italie
La vie était douce
Puis elle fit cuire à l’eau quelques pommes de terre
Accompagnées de harengs marinés
Et du beurre des vaches
Elle les remercia
Remercia la terre d’avoir fait croître les tubercules dans son obscurité et sa chaleur
Et l’épicier chez qui elle trouvait les poissons qui pouvaient se consommer dans les terres
Et elle remercia les vaches
Et se mit à rêver en fumant
Et en pensant à tous ceux qui allaient la connaître
La méconnaître ou la reconnaître
Quand une calèche arriva sous la pluie
A l’abri sous la toile il y avait John et Rose-Marie
Qui venaient rendre visite
Avec Lilly Edith Sam Andrew et le petit dernier
Son
Anawega sortit sur le perron les accueillir
Ils vinrent à elle
Entrez à l’abri
Je vais vous faire un café
Prenez des châles
Merci Tom
Mais tu portes une robe d’indienne
Oui et je ne m’appelle plus Tom mais Anawega
Que signifie ce nom
Il veut dire Plume Légère
Mais Anawega dit Rose-Marie si tu portes ce nom et une robe d’indienne
Cela signifie-t’il que tu as changé de sexe
Ce serait beaucoup dire ou trop peu
J’ai toujours mon sexe d’homme
Mais au plan symbolique oui je suis devenu une femme indienne
J’ai participé cette nuit à la hutte des femmes
Tu es entré dans la hutte des femmes dit John
Mais ce n’est pas interdit pour un homme
Prenez le café
J’ai un jus de pommes aussi pour les enfants
Merci Anawega dit Lilly
Je ne sais plus comment t’appeler dit Edith
D’habitude on a un nom et on en change pas
Mais si les indiennes t’ont accueilli dans leur hutte
Cela doit avoir un sens
Alors merci Plume Légère
Merci Tom dit John
Tu ne me reconnais donc pas en tant que femme
Je ne te reconnais plus tout court dit Tom
On a pas le droit de changer de genre
Tu n’es pas une femme
Tu es un homme
Les indiens se moquent de toi
Ils veulent te rendre fou
Tu n’as rien d’une femme
Rose-Marie prit la parole
Je ne pense pas que Tom n’aie rien d’une femme
Même quand je connaissais Tom
Il prenait toujours soin de moi
Comme Anawega prend soin de nous tous aujourd’hui
Avec un café des châles et du jus de pomme
N’importe quel homme seul n’agirait pas de même
Et je trouve aujourd’hui le sens de sa solitude
A ce qu’elle se déclare femme
J’ai toujours trouvé Tom très féminin
Dans sa gentillesse et dans sa douceur
C’est pourquoi je ne trouve pas déplacé de l’appeler Anawega
Mais enfin reprit John il le dit lui-même
Il a ce sexe d’homme qu’il avait à la naissance
Il a été décidé pour lui qu’il serait homme
Et il ne peut transgresser le lois de la nature
Ni celles du divin
Tout le monde n’a pas la même notion de Dieu dit Anawega
Tu sais très bien que la mienne est relative
Et certains signes ont été placés sur mon chemin
Pour que je me reconnaisse en tant qu’ Anawega
Je comprends ta réaction John mais elle me fait mal
Et elle déshonore les indiens qui ont reconnus ces signes comme ceux des esprits
Les esprits de la nature
Les esprits de la terre
Les esprits du ciel
Auxquels ils croient
Rose-Marie prit la parole
Tu parles comme un missionnaire John
Mais moi je me souviens de ce monde crée par un œuf cosmique
Qui porte en lui les deux polarités
L’homme et la femme s’unissent pour engendrer
N’est-ce pas donc que cet œuf contient une part masculine et une part féminine
Anata la femme médecine cette nuit a aussi parlé de ces pôles masculins et féminins
Présents en chacun de nous
Moi je suis un homme
Et je suis un père
Tu ne seras jamais une femme Tom
Tu ne porteras jamais d’enfant
Mais cela ne veut pas dire qu’ Anawega n’en aura jamais
Comment je ne comprends pas
Anawega peut aimer une femme avec son corps d’homme
Tout cela me dépasse
Mais j’ai aussi un profond attachement à toi Tom
Tu as toujours été une aide et un soutien
Alors John soit une aide et un soutien dans ce moment crucial de ma vie
Et nomme-moi Anawega
Comme m’ont nommées les femmes de ta famille
Laisse donc tomber cette fierté de mâle
Je fais appel à ta tendresse
Sois doux et ne fais pas de cette occasion une occasion de m’exclure et de me renier
Tu penses que les indiens sont des païens
Et oui tu parles comme un missionnaire
Qui aurait le jugement facile et la foi obscure
Rose-Marie a bien parlé
Souviens-toi que les blancs ont considérés les noirs comme des esclaves
Parce qu’ils n’ont pas considérés leur foi
Là vous avez raison Monsieur Tom
Plume légère dit Son
Tais toi et laisse parler papa dit Sam
Merci Anawega dit John
Merci John dit Anawega
Laisse moi t’embrasser
Elle le serra fort dans ses bras
Et John se mit à pleurer
J’ai si bien été à l’école des blancs
Que j’ai fini par penser comme eux
Et même plus banc qu’eux dit Anawega
Car j’ai reçu dimanche le révérend père George
Et lui aie raconté mon histoire
Qu’il comprenait mieux que moi
Moi je t’appellerai Tom dit Andrew
Ne recommence pas Andrew
Laisse-le, il est soit trop petit soit trop grand pour comprendre
Il a treize ans et crois mieux savoir que moi
Cela ne me blesse pas John
Restez dîner avec moi et je vous raconterai l’histoire
Anawega fit griller un côte de bœufs
Et des pommes de terre avec de l’ail et du persil
Et ils partagèrent
Tom dit
La semaine passée je suis allé chez les Kawaï
Pour proposer à Ankagaï de partager mes terres
Et je dois apprendre leur langue et leur coutumes
Grâce à l’œuvre d’Ulinoï
Ma proposition a été acceptée
Mon père s’est installé sur leurs terres
Et c’est un juste retour des choses
Raconte-moi Anawega comment ton père a acheté ces terres
Ils n’avaient pas de titres de propriété sur ces terres
Ce qui fait qu’avec la loi il était facile de les leur voler
Selon la loi de l’homme blanc ces terres n’appartenaient à personne
Elles sont tombées dans le bien public des blancs
Qui les ont redistribuées aux colons
J’ai d’ailleurs fait un rêve où le soleil crachait un éclat de feu sur les terres de la ferme
Et j’y aie repensé
Alors je suis allé les trouver pour partager mes terres avec eux
Et aujourd’hui je partage bien davantage
Ils m’ont convié à la hutte de la pleine lune d’automne
Qui avait lieu hier
Je devais apporter un présent comme gage d’avenir
Et je savais que cela était très important
Sur le chemin j’ai trouvé quelques ossements d’oiseau
Des pierres qui me plaisaient
Et trois plumes
Une de corbeau
Une de pie
Et une de colombe
Et la nuit j’ai su quoi en faire
Une poupée
Avec un tissu rose d’une robe de ma mère
Un collier d’ossements
Et les plumes pour la tête
La plume de corbeau pour la mémoire de notre histoire aux Kawaï et à moi
La plume de pie pour la richesse de l’histoire des Kawaï
Et une de colombe pour que nous allions tous en paix
Un jour je faisais les foins
Et la poupée est venue me parler
Je me nomme Anawega
Et je suis toi-même
Ça me fait penser que je n’aie toujours pas fini de les rentrer
Le révérend est venu
Il m’a dit que la poupée lui faisait penser à celle qui était dans mon berceau enfant
Je suis allé la nuit de la pleine lune d’automne chez les Kawaï
Et ils m’ont salué par mon nom
Par ce nom nouveau
Par cette identité nouvelle
Anawega
Même si j’étais affermi
Ils m’ont accueillis par ce nom
Plume légère
Ce nom de femme que je porte aujourd’hui
Et qui est mon destin
J’ai participé à la hutte des femmes
Quand tu as raconté cette histoire dit John
J’ai parfois pensé que tu étais devenu fou
Mais tu es Anawega
Tu es une Kawaï aujourd’hui
J’aurai besoin de toi John
Pour rentrer les foins
Pour retourner la terre
Pour travailler avec moi et les Kawaï
Tu auras ta part
En argent et en nature
Sur cent que je percevrais tu auras trente
Et je cherche encore un autre personne pour travailler avec nous
Mais pour l’instant rien ne presse
Nous verrons
Il est temps que nous rentrions maintenant
Que la nuit te soit douce
Merci Anawega dit John cette côte de bœuf était délicieuse
Merci Anawega dit Rose-Marie
Merci Anawega dirent les enfants
Et ils s’embrassèrent
Dehors le ciel était dégagé et les étoiles brillaient
Nous rentrons le foin demain dit Anawega
Entendu dit John je viens au matin
Belle nuit sur vous
A Dieu
Anawega débarrassa la table et fit la vaisselle
Puis elle vint fumer une cigarette sur le perron
La pluie avait cessé peu après l’arrivée de la famille de John
Le soleil avait brillé
Le temps était bon pour les foins
Elle remercia de ces témoignages d’amour qu’elle avait reçu
Puis alla se coucher
Elle s’endormit rapidement au coin du feu
Dans son rêve elle marchait dans le village
De nombreuses personnes allaient et venaient
Et personne ne la reconnaissait
Et personne ne faisait attention à elle
Elle avait l’impression d’être devenue transparente
Elle se réveilla à l’aube
Fit un café
Alla traire les vaches
Et arriva John
Bonjour Anawega
Bonjour John ça fait plaisir de te voir
Le temps est beau
C’est une belle journée pour les foins
Oui mais avant viens boire un café
J’ai fait un rêve étrange cette nuit sais tu Anawega
Les gens du village t’avaient capturé
Et voulaient te faire brûler comme une sorcière
Mais un orage éclata et empêcha de mettre feu au bûcher
J’espère qu’une étoile veille sur moi John
Allons-y
Je vais préparer la charrette et les bœufs
Tu mangeras avec moi
Il y a un reste du repas d’hier
Volontiers
Ils firent trois voyages jusqu’à dix heures
Puis repartirent au coin du pré
Et fumèrent une cigarette
John eût un étourdissement
Anawega lui offrit à boire
Et un homme se présenta au loin
Il cria
Es-tu Anawega
Elle répondit je le suis
Un autre arriva
Il cria
Je ne crois pas que tu sois Anawega
Tu n’es que Tom qui se prend pour une femme
Un troisième arriva
Anawega as tu des seins et un sexe de femme
Ou bien n’es-tu qu’un leurre
Si tu veux bien comprendre
Je suis un corps d’homme qui a découvert son âme de femme
Un quatrième arriva
Qui a dit que tu avais une âme de femme
Anawega s’est présentée à moi
Et m’a dit je suis un autre toi-même
D’autres personnes commençaient à arriver
Des femmes et des enfants
L’une d’elle cria
Tu n’est qu’une pauvre folle Anawega
Bien des choses vous paraissent folles
Et pourtant elles sont l’expression d’une certaine vérité
Une autre femme cria
Non tout est faux chez toi Anawega
Tu n’es qu’une menteuse
Tu nous raconte des histoires à dormir debout
Les enfants riaient
Une autre dit
La solitude t’a rendue folle Anawega
Et à chaque fois que son nom était prononcé
Ils riaient
Je n’ai parlé à personne dit John
Je te crois
Ce genre d’histoire est pour eux du pain béni
Ils la guettent comme la manne du Seigneur
Une femme ne devrait pas faire un travail d’homme
Tu vas te fatiguer Anawega
Rires
Et un homme ne devrait pas se prendre pour une femme
Ils s’esclaffèrent
John se leva et s’adressa à eux
Anawega est une femme de la tribu Kawaï
Elle a été reconnue par eux
Son esprit de femme a été reconnu
Pour vous tout esprit qui vous reste invisible est une folie
Mais votre manque de clarté est une folie
Cette histoire vous dépasse
Elle n’est pas à votre mesure
Et c’est pourquoi vous riez
Maintenant laissez-nous travailler
Plusieurs crachèrent
Et ils firent demi-tour
Merci John dit Anawega
Comment te sens-tu
Ça va bien, ne t’inquiète pas, finissons les deux remorques de foin et allons déjeuner
Alors John se retourna
Qu’est-ce qu’il y a
J’ai entendu une voix derrière moi
Et que disait-elle
Elle m’a dit ne t’inquiète pas Plume légère vole au gré des vents
Je suis Anawega et je suis elle-même
Celle avec qui tu fais les foins
Comment te sens tu John
Eh bien comme quelqu’un qui se voit confirmer ce qu’il sait
Et se demande si la réalité peut vraiment être cela
Ou bien s’il devient fou
Buvons trois gorgées de vin et remettons-nous au travail
C’est une confirmation pour moi aussi sais tu
Ils rentrèrent les foins en silence
Puis firent réchauffer les restes et s’attablèrent
Je te remercie grandement pour ton aide
Ton aide pour les foins
Et ton aide face à ces gens
Tu sais j’ai l’impression parfois de perdre le fil
Le fil de mon intuition
Le fil de ma vie intérieure
Tout est parfois si clair et si limpide
Mais je pressens parfois des moments
Où je m’éloigne de moi-même
Tu es sur un chemin difficile dit John
Ne te perds pas en chemin
Il est normal de douter
Surtout dans des situations comme celle de ce matin
Où tout semble tourné contre toi
Mais je suis là moi
Et les Kawaï sont aussi avec toi sur ce chemin
Alors garde confiance et garde espoir
Cela aussi doit avoir un sens sur ta route
Tu as toujours redouté les conflits
Il est peut être venu enfin le temps de l’affrontement
Le temps où tu t’affrontes aux autres et à toi-même
Oui je penses que tu parles vrai John
Mais je me sens blessée et fragile
Cela aussi est un trait de la féminité
Cela aussi fait sans doute partie de ton enseignement
Je t’aurais bien proposé une partie de pêche
Mais j’ai besoin d’être un peu seul cet après-midi
Ne te refermes pas sur ta blessure Anawega
Mais prends le temps de réfléchir
Et aussi de laisser ton esprit vagabonder
Pour trouver des réponses
Je penses que les interrogations sont lourdes
Mais que les réponses ne viendront pas encore
C’est plutôt une question d’attitude
Rester digne et même fier
Bon après-midi Anawega
Bon après midi John
Et merci encore
Pour tout
Anawega fit un café
Roula une cigarette
Et alla fumer et boire sur le perron
Quelques nuages commençaient à avancer
Toute ma vie j’ai du lutter pour me tenir face aux autres
Dans ma solitude
J’ai toujours voulu être quelqu’un de bien
Et voici maintenant ce qui m’arrive
Je suis rejeté
J’ai toujours eu le sentiment d’être isolé
Malgré tout ce que je pouvais faire
Anawega est comme une promesse de ne plus être seul
Et oui il y a John
Et oui il y a les Kawaïs
Mais tout au bout du compte il y a moi-même
Pourquoi n’ai-je même pas remarqué le temps ce matin
Sans doute ce rêve qui me poursuivait dans la matinée
Et qui annonçait ce qui est arrivé ce matin
Mais qu’a dit Anawega à John
Ne t’inquiètes pas pour Plume légère
Elle vole au gré des vents
Oui
Bon vent ou mauvais vent
Je ne dois pas perdre ma légèreté
Et elle regarda le soleil entre deux nuages
Et il semblait sourire
Et Betty arriva jusqu’à lui
Bonjour Anawega tu m’emmènes à la pêche
Comment m’as-tu appelée dit-elle comme au sortir d’un rêve
Anawega tel est ton nom dis tu m’emmènes à la pêche
Je ne penses pas que ce soit le jour Betty
Ah bon tu ne penses pas
Pourtant moi je te le dis
C’est le jour
Le grand jour pour aller à la pêche avec Anawega
Tes parents savent que tu es venue ici
Ils me l’interdiraient
Mais qu’importe puisque j’ai décidée de venir moi
Et s’ils l’apprennent
Je m’en fiche
Viens
Alors elle alla chercher sa canne
Et elles partirent
Sur le chemin elles parlèrent
Ainsi tout le monde sait mais comment ont-ils appris
C’est le révérend père qui l’a annoncé
Comment
Il a raconté son rêve à quelques paroissiens
Lors du service du soir
Ainsi c’est bien vrai que tu es une femme Kawaï
Oui c’est vrai Betty
Cela ne te choque pas toi
Non parce que tu es belle comme un femme
Et parce que tu es douce et attentionnée comme une femme
Et que ton corps d’homme semblait en attente de devenir celui d’une femme
Je t’ai bien observé tu sais à la pêche
Et quand tu marches on croirait que tu danses
C’est sans doute pour cela que les villageois se sont toujours méfié de toi
Et parce que tu vis seul
Mais depuis que je te connais je n’ai pas peur de toi
Et même que je t’aime bien
Et même qu’il y a quelque chose de spécial entre nous
Tu es comme un enseignant des choses de la vie
Tu m’apprends des choses plus importantes que l’école
Mais c’est vrai l’école
Tu n’es donc pas à l’école
Le maître a fermé la classe
Il est allé trouver le révérend père
Je ne sais pas si il est capable de comprendre ce genre de choses
Et elles rirent
Personne ne comprend rien au village
Ils disent que c’est de la faute aux Kawaïs et à leurs herbes
Le révérend père leur a dit qu’ils ne trouveraient dans leur calumet
Que de la sauge du foin d’odeur de l’écorce de cornouiller et de la menthe
Les gens croient qu’ils t’ont droguée
Et qu’ils veulent par toi tourner le village en ridicule
Ils ont dit qu’il fallait t’exclure de tes terres
Mais le juge a dit que tu avais les titres de propriété
Ils ne savent pas quoi faire
Ils tournent en rond comme des mouches dans un bocal
Et elles rirent
Arrivée au torrent, Anawega pêcha trois fameuses truites
Betty pendant ce temps avait fait un beau bouquet de fleurs des champs
Que penses-tu d’aller les manger avec John Rose-Marie et leurs enfants
Oh oui encore des personnes qu’il m’est interdit de fréquenter
Et elles prirent le sentier à travers les bois
Elles s’arrêtèrent après quelques pas
Les oiseaux pépiaient dans la lumière du soir
Et Betty versa une larme
Merci Anawega
Merci Betty
Et elles cheminèrent en silence
En observant le jeu des ombres
Et la lumière décroître
Dans des rouges sanguines
Qui donnaient à la forêt une allure d’incendie
C’est beau dit Betty
Oui la forêt s’embrase
Je suis content que tu m’emmènes à la rencontre de John et Rose-Marie
Je vois leur famille le dimanche au temple
Mais peu de gens les connaissent
Je sais qu’il y a eu la guerre de sécession
Mais les esprits des gens évoluent lentement
Quand quelqu’ un s’adresse à eux c’est à John qu’il parle
Pour lui demander un travail
Leurs enfants sont sérieux
Ils jouent le rôle qui leur a été attribué tu sais
Oui et toi tu ne joues pas le rôle qui t’a été attribué
Cela dépend de qui attribue les rôles
J’ai l’impression que tu les redistribue
Et dans redistribue il y a tribu
Et elles partirent d’un grand fou rire
Oui et dans tribu il y a tribunal
Elles riaient follement
Je te trouve triviale Betty
Je vous trouve bien légère madame la plume
Et elles arrivèrent à l’orée du bois devant la maison de John
Qui entendant les rires sortit sur le seuil
Anawega bonsoir tu viens nous rendre visite
Oui et j’ai là trois belles truites
Et une petite insolente qui ne veut pas entendre raison
Bonsoir Betty dit John
Mais il est tard tes parents ne vont pas s’inquiéter
Ils sont bien trop occupés par les cancans
Le village parle
Le village ne sait faire que parler
Ne vous inquiétez pas de mes parents John j’ai sept ans et je suis responsable
Je n’ai pas l’âge de raison pour rien
Alors accueillez-moi et laissez-moi faire mes bêtises sagement
Et prenez ces fleurs pour orner la table
Je la raccompagnerai chez elle dit Anawega
Soyez les bienvenus les enfants vont être contents
Edith Lily Sam vous avez de la visite
Andrew et Son venez voir qui est là
Les filles sortirent les premières
Elles firent des yeux ronds comme des billes
Puis de larges sourires
Bonsoir Betty
Betty embrassa Lily qui rougissait
Edith intimidée
Et Sam qui riait
Venez, allons faire des bêtises aux dernières lueurs du jour
Et elles partirent en direction de la grange
Andrew et Son étaient sur le seuil
Andrew balbutia bonsoir Betty
Et Betty revint sur ses pas pour l’embrasser
Oh pardon Andrew
Et bonsoir Son
Elle lui fit un bisou
Alors tu viens Betty dit Edith
J’arrive
Pourquoi les filles sont comme ça demanda Andrew
Comme quoi demanda John
Eh bien aussi folles que des belettes
Mais parce qu’elles sont des belettes fit John amusé
Andrew sourit
Rose-Marie arriva
Oh bonsoir Anawega tu viens nous rendre visite
Et oui en définitive Betty m’a emmenée à la pêche
Et j’ai là trois belles truites pour le repas que nous allons préparer
Bonne idée et pendant ce temps je vais vous servir un verre
J’ai un petit rhum arrangé dont Rose-Marie raffole
Il est à la mangue
Tu en prendra bien un verre Anawega
Volontiers oui
Il vient des Caraïbes
J’aimerais connaître ces terres
J’y suis allé après la guerre de sécession
Partager l’histoire
Il reste des esclaves là-bas
Mais beaucoup ont été affranchis
C’est l’exemple qui rend justice
Rose-Marie et Anawega firent les truites au citron
Et le riz à la crème et au Safran
John racontait les Antilles
Les parties de pêche en mer
Le sable noir et la mer bleue turquoise
Andrew était allé avec John
Il parlait des épices du poisson Rougaï
Et des volcans qui donnaient au sable la couleur noire
Ils se rassemblèrent tous pour manger
Les filles revinrent toutes rouges
Les habits et les cheveux pleins de paille
Et ce tambour que tu as là John je pourrais en jouer
Si tu prends ton violon
Et ils inventèrent des airs afro-country
Les enfants dansaient
Rose-Marie les regardait les yeux brillants
Cela fait du bien un peu de couleurs dans cette maison dit-elle en riant
John était ravi de cette improvisation
Et les enfants tapaient dans leurs mains en bougeant dans tous les sens
Anawega chantait parfois dans une langue improvisée
Qui ressemblait parfois à une langue africaine
Une langue indienne
Une langue européenne
Son dormait dans un coin du salon
John était virtuose au violon
Le tambour d’Anawega marquait comme un battement de coeur
Andrew ne savait plus trop comment danser
Tour à tour Betty, Lily dansaient avec lui et l’entraînèrent
Les hanches tournaient et pivotaient
Les bras flottaient
Les épaules tombaient
Les jambes et les pieds étaient entraînés dans une course folle
Où l’équilibre était sans cesse perdu et retrouvé
John accompagnait aussi de la voix Anawega
Par des cris
Par des rires
Par des mélopées
Edith et Sam prirent les mains de Betty et Lily
Et elles se mirent à tourner autour d’Andrew et à l’encercler en se resserrant autour de lui
Jusqu’à le faire tomber dans un éclat de rire général
Anawega alla redresser l’adolescent en lui tendant la main
Betty je pense que tu as fait suffisamment de folles et sages bêtises ce soir
Il est temps que j’aille expliquer à ta mère que tu pervertis les filles de John et Rose-Marie
Ils s’ embrassèrent tous et se remercièrent
Et maladroitement Betty et Lily s’embrassèrent sur la bouche
Et rougirent de leur maladresse
Ce qui n’échappa à personne
Ni à John ni à Rose-Marie ni à Anawega
Et les enfants furent pris d’un fou-rire
Y compris Betty et Lily
Merci encore John et Rose-Marie
Ce fût une soirée magnifique
Merci Anawega
Et merci Betty
Reviens ici quand tu le souhaites
Tu auras toujours bon accueil
Anawega tendit la main à Betty
J’espère que tu es prête à prendre tes responsabilités maintenant
Parce que moi je ne suis pas vraiment prête à prendre les miennes
Oh non fit dans une moue Betty
Mais elle donna sa main en accompagnant Anawega
Et elle se retournait pour distribuer des bisous
Ils prirent par les prairies pour retourner au village
En silence
Savourant dans leur mémoire la beauté de ces moments partagés
Et arrivèrent vers la maison de Betty
Sa mère était sur le seuil
Betty j’étais folle d’inquiétude
Tout va très bien maman je suis allée faire une partie de pêche avec Anawega
Et nous sommes allés partager les truites avec John, Rose-Marie et leurs enfants
C’était une soirée magnifique
John a joué du
Cela suffit
Vas te coucher maintenant
Demain il y a de l’école
Bonsoir Anawega et belle nuit
Dit-elle en l’embrassant
Et merci, merci et grâces
Et elle rentra
Tom je ne souhaite pas vous parler
Non mais vous entendrez Anawega
Betty a une réelle complicité avec moi
Je sais que vous ne me considérez guère
Mais considérez avant tout le bien de votre enfant
Et n’allez pas briser sa joie son innocence et sa gaieté
Sachez que c’est une déception amère de voir que c’est par vous
Justement par vous
Qu’elle a retrouvé sa joie, son innocence et sa gaieté
Un oncle auquel elle était très attachée est décédé quand elle avait trois ans
Mais je ne comprends pas pourquoi c’est par vous
Justement par vous
Qu’elle a retrouvé sa joie son innocence et sa gaieté
Juste à ce moment où vous vous déclarez femme
Bonsoir Madame
Allez en paix
Bonsoir
Anawega
Allez en paix
Et ne mettez pas le feu aux poudres
Le feu reste le feu
Et la poudre demeure la poudre
Qui est le plus explosif
J’aurais du mal à contenir mon mari
Votre mari peut venir me trouver quand bon lui semble madame
Puisse-t’il seulement être en paix lui aussi
Amin
Amin
Et elle s’en retourna
En s’en retournant elle croisa plusieurs personnes sur leur seuil
Elle les regarda bien en face
Les yeux dans les yeux
Bonsoir Anawega
Avec un sourire narquois
Bonsoir Andrew
Bonsoir Tom
Je me nomme Anawega Peter
Les femmes restaient silencieuses
Il longea ses près pour arriver à la ferme
Et ses vaches tournèrent les yeux vers lui
L’une d’elle meugla
En baissant la tête
Puis une autre s’approcha et meugla à son tour
Elles se rassemblèrent
Le taureau suivait
Et elles le suivirent tout le long du près
En meuglant tour à tour
Bonsoir les filles leur dit-il en regagnant sa ferme
Et la chatte noire qui vivait dans les parages était venue boire le lait
Elle miaula
Anawega but un verre d’eau
Et monta à l’étage
Ce qu’elle faisait rarement
Elle alla dans la grande chambre et découvrit le lit
Puis s’y allongea
Elle pensa à ses parents qui l’avaient occupé
Ce lit où elle avait été conçue
Dans l’amour
Dans la joie
Dans la réunion de deux corps
Elle soupira
Ferma les yeux
Et s’endormit
Elle fit le rêve d’un serpent lové dans la paille de l’étable
Qui se défaisait de son ancienne peau en se lovant sur lui-même
En s’entortillant et en se déroulant
Anawega trayait les vaches en le regardant de temps en temps
Puis une fois sa mue accomplie
Il se dirigea par l’allée au dehors
Et tout le long qu’il avançait
Il semblait regarder Anawega et la remercier de lui avoir laissé la vie
Anawega ayant fini de traire
Elle prit le seau plein de lait
Et ramassa de l’autre main la peau morte
Elle posa le seau à la cuisine
Et alla jeter au feu l’ancienne peau
Qui brûlait avec des flammes vertes et violettes
Anawega médita longtemps en regardant le feu
Puis elle but le lait à même le seau d’un seul trait
Anawega s’éveilla
Il faisait encore nuit
Elle but le café et fuma la cigarette
Puis prépara une besace avec du pain et du fromage
Elle alla traire les vaches
Un corbeau la regarda faire
Elle jeta un œil dans le coin de l’étable
Et trouva la peau du serpent
Alors elle accomplit un à un les actes de son rêve
Remit du bois dans le feu
Et le regarda longtemps brûler
En écoutant les pépiements des oiseaux
Puis quand le soleil commença à éclairer les brumes
Elle se mit en route pour le campement des Kawaïs
Pour aller recevoir ses leçons
Une bruine tombait
Et la lumière jouait de ses reflets avec les brouillards
En faisant des volutes de fumée
Il arriva au campement qui s’éveillait
Les fumées des feux qui s’allumaient dans les brindilles montaient
Et chacun était affairé
Mais au passage chacun le salua
Salo Ayé Anawega
Et elle répondait Salo Ayé
Et Ulinoï vint vers lui
Accompagnée d’Anata la femme-médecine
Salo Ayé Anawega
Salo Ayé Anata
Salo Ayé Anawega
Salo Ayé Ulinoï
Tu voudras peut être boire une tisane
Proposa Ulinoï
Et elles se dirigèrent vers la tente de la femme médecine
Elles burent en silence
Pendant que d’aucuns préparaient les chevaux
Coiffaient les enfants
Arrangeaient les tipis
Réparaient un instrument
Le tout dans le calme et la paix
Elles burent en silence
Puis Ulinoï dit
Salo c’est la paix
Et Ayé est le jour
Que ce jour t’apporte la paix Anawega
Voici le carnet où noter ton vocabulaire
Et une plume de corbeau et de l’encre de seiche
Kaba sino kabo
Kaba est le corbeau
Sina est le verbe être
Sino est la forme qui s’accomplit
Le présent ?
Bati Anawega
Bati signifie bien et bon
Et kabo est la mémoire
Il nota
Et il raconta son rêve de la nuit
Et cette peau de serpent trouvée dans ce coin de l’étable
Et ce qu’il avait accompli
Tu as agi conformément à ta vision
Cela est sage
Aya akami mateyoud
Aya c’est le serpent
Akama c’est accomplir
Akami est la forme accomplie du verbe
Le passé ?
Mate signifie mutation
Et youd jeunesse
Le serpent a accompli sa jeunesse ?
Bati Anawega
Aya ressemble a Ayé
Aya matouta ayé
Matou c’est la matrice
Matouta c’est accoucher
Le serpent accouche du jour ?
Aya fadi ayé
Fadi est cracher
Le serpent crache le jour ?
Aya anko nado
Anko c’est régner
Ando est le nadir
Qu’est-ce que le nadir ?
Nado konté zania
Konté est l’opposé
Zania est le zenith
Le nadir est le point opposé au zénith
Aya galto ayé
Galta c’est avaler
Galto est la forme du verbe qui s’accomplit
La serpent avale le jour ?
Bati Anawega
Le jour naît et meurt de la bouche du serpent ?
Bati Bati
Ayé akamo mateyoud beno aya
Beno signifie grâce
Le jour accomplit sa jeunesse par la grâce du serpent ?
Bati bati
Il est temps de fumer
Afin d’intégrer ta nouvelle sagesse
Et elles fumèrent en continuant de boire la tisane
En silence
Les chrétiens disent que le serpent est le mal
Magani anoya
Magani est la vison
Anoya signifie trouble
Aya noyo bati noyo méli
Méli signifie mauvais
Noyo signifie ni
Misa noyo fali noyo veli
Misa veut dire de même
Fali est le mâle
Veli est la femelle
Aya beso bati beso méli
Aya beso fali beyo véli
Beso signifie en même temps, aussi bien que
Aya beso feto beso soko
Feto signifie le haut et soko le bas
Aya beso Sako Dito beso Sako Beno
Sako est le sacré
Dito est le droit et beno le gauche
Ligago Kawaï sino Sako
Ligago est le langage
Vous allez trop vite
Je n’y arrive pas
Regarde tes notes
Le langage Kawaï est sacré
Bati bati
Beso Ligago Kawaï akamo
Le langage Kawaï accomplit
Je n’y comprend plus rien
Si tu réfléchissais tu comprendrais
Qu’est-ce qu’un langage qui accomplit
C’est un langage magique Anawega
C’est un langage qui accomplit ce qu’il formule
Je comprends mieux maintenant
Integi intego o intego samo
Integi signifie intelligent
Intega signifie interroger
Et samo veut dire lui-même
Bati bati Anawega
Il est temps de faire une pause
J’ai préparé un pain d’anis étoilé
Allons boire un café
Et Anawega suivit Ulinoï dans sa hutte
Tu apprendras ce vocabulaire en le relisant chaque soir
Et les esprits t’aideront à assimiler et à comprendre
Pendant tes nuits
Anata est exigeante
Elle ne parlera plus anglais en ta présence
Mais je vais tenter de t’aider du mieux que je peux
Cette femme serpent ailée que tu as vue dans ton rêve est l’esprit des eaux
Les eaux coulent vers les profondeurs
Mais elles s’élèvent aussi en vapeur vers le ciel
Puis redescendent féconder la terre
Elles accomplissent ainsi un cycle qui donne vie aux végétaux
Qui donnent vie aux animaux et aux hommes
L’eau a une mémoire
D’où la présence du corbeau ce matin
Quand tu trayais les vaches
Ce serpent est la symbole qu’un cycle en toi s’est accompli
Et que tu vas vers ta nouvelle jeunesse
Comment se fait-il que tu saches le contenu de ma vision
N’oublie pas que la source de cette vision sont mes yeux
Il est vrai
Je suis honoré d’apprendre votre langue
Elle est simple
Cependant les notions sont complexes
Défais les nœuds que tu as dans ta tête
Et deviens aussi simple et aussi vivant que cette langue
Deviens aussi souple que ta langue
Je me languis de t’embrasser
L’initiative m’en revient
Elle dit et approcha ses lèvres des siennes
Et déposa un baiser
Puis lécha ses lèvres d’une commissure à l’autre
D’abord pour l’inférieure
Puis pour la supérieure
Puis leurs bouches se fermèrent l’une contre l’autre
Ouvertes l’une à l’autre
Et la langue d’Ulinoï alla caresser celle d’Anawega
Elle ferma les yeux et revit les étoiles
Elles tournaient sur l’axe du ciel
Elle eut l’impression de vivre l’abandon de l’automne
Comme une feuille qui tombe et glisse dans les airs
Pour aller pourrir sur le sol
Il est bon que tu te défasses de ton ancienne peau
Un chasseur t’a remarqué
Nous verrons si tu te laisses attraper
N’as-t’il pas une femme
Certes mais il te veut pour sa jouissance
Et sa femme connaît ses intentions
N’est-ce pas contraire à la morale
Le serpent n’est ni bon ni mauvais
Le pain à l’anis est excellent
Tu vas te laisser prendre
Je ne le connais pas
Certes mais tu vas te laisser prendre
Ais-je le choix
C’est un chasseur
Nous verrons lequel est le plus habile
Je n’ai pas envie de fuir
Tu ne peux combattre
Regarde là-bas vers les peaux
C’est lui qui affûte ses flèches
Quel âge a-t’il
Il a les cheveux grisonnant
Une soixantaine d’années
Le trouves-tu beau
Il y a dans ses gestes une certaine douceur
Une certaine tendresse
Il a du charme
Mais ai-je le choix
Nous verrons bien le choix qu’il te laisse
Ne suis-je donc plus libre
Il ne te prendra pas de force
Mais nous verrons si ta liberté est de dire non
Ou si ta liberté est de dire oui
Retournons vers Anata
Bati Anawega
Pemo anko sintego mako akame maki
Deso anko sintego maki akame mako
Pemo est le premier
Deso est le second
Anko est l’âge
Mako est la mort
Maki est la vie
s devant un verbe marque la forme refléxive
Akame est la forme passive d’akama
Le premier âge s’interroge sur la mort accomplie par la vie
Le second âge s’interroge sur la vie accomplie par la mort
Bati Anawega
Cela se mord la queue
Aya smacho kito
Macha c’est mordre
Le serpent se mord la queue
Bati Anawega
Aya beso maki beso mako
Aya smakio gana
Aya smakao gana
Makia est donner la vie
Makao est donner la mort
Gana est l’humanité
Le serpent se donne la vie pour l’humanité
Le serpent se donne la mort pour l’humanité
Bati Anawega
Oui
En d’autres termes le serpent s’incarne et se sacrifie pour l’humanité
Comme le Christ
Oui comme le Christ
Kristo makio algo maya
Tu auras sans doute reconnu Kristo
Algo est la sagesse
M devant un nom note un complément du nom
Le Christ incarne la sagesse du serpent
Bati bati bati Anawega
Intego Anawega
Lasso intego falo
Lassa signifie laisser
Falo signifie retomber, reposer
La leçon est terminée Anawega
Laisse ton esprit se reposer
Comment dit-on merci ?
Gratio
Gratio Anata
Salo Anawega
Il est temps que tu rentres maintenant
Interroge tes amis sur tes nouvelles connaissances
Plusieurs avis prévalent
Et ne te casse pas la tête
Laisse toi le temps d’intégrer tout cela
Toutes s’apprêtaient au repas
Elle prit le chemin du retour
Et entendit
Salo Anawega
Elle se retourna et vit le chasseur qui souriait
Il avait deux dents cassées
Mais son sourire était bon
Anawega le lui rendit
L’homme pressa la main contre sa poitrine et dit
Sadio
Salo Sadio
Et il leva la main
Salo
Anawega leva la main
Rougit et se remit en route
Le soleil perçait à travers les nuages
Anawega cheminait à travers le sentier
Elle regardait les tonalités grises, bleues et mordorées des nuages
Là où les rayons du soleil venaient mordre sur les vapeurs
Et il sentait dans son cœur une petite morsure
Elle repensait à Sadio à la peau tannée par le soleil
A son sourire édenté
A sa bouche épaisse
A ses yeux noirs
A toutes ses rides autour des yeux qui les font sourire
Et ce regard franc et direct qui vise votre visage comme une flèche
Et elle regarda le ciel
Un nuage s’enroulait sur lui-même
Comme s’il se déplaçait sur les courants d’air
Et voulait se lover autour du soleil
Une pluie fine se mit à tomber
Qui rendait le paysage contrasté entre ombre et lumière
Comme un voile de pluie qui révèle la beauté des collines
Elle arrivait à sa porte
Et Nash était là sur le perron
Tu fais beaucoup parler de toi ces temps ci
Cette robe te sied plutôt bien
J’ai entendu les rumeurs
Et suis allé consulter Ashwaë pour connaître son avis
Elle me dit pour le marché que tu as conclu avec les Kawaïs
Et elle me dit aussi que ce marché t’avait engagé sur un chemin semé d’embûches
Et plein de promesses
Elle me dit que ce qui te lie au Kawaï est important
Pour les Kawaï, pour le village,
Et pour toi-même enfin
As-tu du pain ?
J’ai apporté la terrine de lièvre
Elle a faisandé dans un endroit frais et sec
Allons manger, Anawega
Bonjour Nash
Et merci pour le gibier de ta chasse
Tu sais cela fait un moment déjà que je fréquente les Kawaï
Ils disent que seul le gibier qui veut s’offrir est tué
Et qu’il ne faut jamais s’acharner à la chasse
Sadio est un excellent chasseur
On dirait que les bêtes viennent à lui
Il n’a jamais de plan préconçu ni de tactique
Encore moins de stratégie
Il se promène et quand il aperçoit une bête sauvage
Il se recueille, lui demande sa vie pour sa nourriture
Et prie pour que sa mort soit brève et sans souffrance
Et il atteint son cœur à la première flèche
Mais tu me regardes d’un œil de biche
J’étais simplement ailleurs
Ashawaë dit que ta destinée est de rassembler ceux qui te ressemblent
Et à dire vrai je ne suis pas réellement étonné par cette histoire
Par ton histoire
Si ta solitude a un sens c’est celui de t’unir à toi même
C’est pourquoi il te faut la féminité
Saches que c’est aussi le privilège du Shaman que de pouvoir s’habiller et vivre comme une femme
Aussi je sais que tu apprends la langue sacrée qui accomplit
Pour à ton tour pouvoir accomplir
Tu es le trait d’union Anawega
Et ta singularité te révélera une pluralité de réponses dissonantes
Dont tu devras trouver l’harmonie
Tu es sur la voie des femmes et ne recevras jamais l’enseignement du guerrier
Ton œuvre est le temps de la gestation
Dans neuf mois tout sera accompli
Au solstice de l’été prochain sera la naissance
Médite sur le temps Anawega
Et saches que je serai là où je me tiens prêt
Si tu en as besoin
Je n’ai pas besoin de t’entendre
Je reviendrai dans quelques temps
Pour voir les germes de la semaille
L’eau a une mémoire
Je te conseille de faire un tour à la source des pleurs quand tu en auras l’occasion
Puisses tu déchiffrer l’énigme
La paix soit avec toi
La paix sur toi Nash
Et merci
Et Anawega resta seule dans la cuisine
Elle fît un café
Et roula une cigarette
C’est dans ces moments là que le temps était le plus clément pour elle
Concentré dans la sensation de la brûlure du café
Et de la fumée chaude de la cigarette
C’était déjà en soi une méditation
C’est comme si le temps s’arrêtait de courir et de se perdre
Et elle observait la place de chaque objet autour d’elle
Et elle ressentait la qualité de ce moment
Au milieu de la fuite du temps
Et elle avait le sentiment qu’elle-même ne fuyait plus
Qu’elle faisait face
Et que dans ce face à face avec elle même
Avec son lieu de vie
Il y avait la qualité d’une quiétude
La lumière du soleil vint éclairer la cuisine
Et elle décida de se mettre en route pour la source des pleurs
Elle prépara une bouteille d’eau
Un morceau de pain
Et emporta de la terrine dans son sac
Quand les indiens avaient terminé la longue marche
Et qu’on leur avait annoncé qu’ils étaient arrivés sur leurs terre
Ils s’étaient arrêtés à la source pour boire
Et les femmes avaient pleuré
Et les hommes s’étaient recueillis
Sur la mémoire de tant de souffrances
Sur tant de proches perdus
Vieillards, femmes et enfants surtout
Les plus faibles n’avaient pas survécu
Ce sont les Kawaïs qui avaient donné le nom à la source
Et depuis ils y venaient chaque année à la même période que celle à laquelle ils y étaient parvenus
En novembre
Pour se remémorer
Depuis c’était devenu un lieu de refuge pour tous ceux qui avaient à verser des larmes
Pour un amour déçu un défunt ou encore un désespoir de cause
Et tous restaient le temps qu’il fallait
Et ils buvaient l’eau de la source
Qui leur apportait le pardon et la paix de l’esprit
Alors elle se mît en marche
Elle se trouvait à deux heures trente du village
On ne pouvait y aller qu’à pied
Par la forêt
Elle descendit à la rivière et pénétra le bois
Il faisait doux et le soleil apportait une douce lumière entre les feuillages
Les affouages venaient d’être faits en bordure l’hiver dernier
Elle entendait une cognée fendre le bois
Elle vît au loin deux hommes
Ils s’arrêtèrent de travailler et la regardèrent passer
Ils ne firent pas de commentaires
Puis ils crachèrent dans leurs mains et reprirent le manche de la cognée
Et se remirent au travail
La forêt devint plus dense
Et elle vit un écureuil qui s’arrêta à sa vue
Puis fila sur les branches du noisetier avec sa noisette
Alors elle pensa à la saison de cet hiver
Elle n’avait pas rentré le bois et n’avait pas fait les salaisons
Elle avait une réserve de pommes et de pommes de terre
Elle avait les confitures
Les vaches allaient rester à l’étable
Tous à l’abri pendant que la vie retourne à la terre
Les Kawaïs étaient excellents potiers
Et contre les produits de la terre on achetait la terre
Et les peaux des animaux de la chasse
Alors elle pensa à la mort
La mort de sa mère
La mort de son père
Et sa propre mort enfin
Le destin de l’homme est lié à celui de la terre
Il travaille la terre et la terre le nourrit
Puis son corps est enterré
Parfois brûlé comme le bois qui a chauffé sa maison
Mais l’homme n’est-il vraiment rien de plus
Que ce travail de la matière
Tom avait vécu pour ce travail
Avec abnégation
Mais Anawega lui avait parlé un autre langage
Et avait semé le désordre dans l’organisation du quotidien
Alors le temps était devenu d’une autre qualité
Plutôt qu’une quantité que l’on cherche à économiser
Qu’on cherche à rattraper
Et Anawega avait la sensation du temps perdu
Et du temps retrouvé
Du temps des retrouvailles avec elle-même
Du temps de la trouvaille et de l’invention
Du temps de la bricole
Du temps de la réparation et de la préparation des outils
Elle vit au loin un mère sanglier avec ses marcassins
Elle était arrêtée et la regardait
Le temps d’un regard
Elle resta immobile et détendu
Alors elle reprit tranquillement son chemin
Et les marcassins marchaient derrière elle
Elle attendit qu’elle soit au loin avant de reprendre le sien
Elle prit le sentier qui grimpait
Elle marquait soigneusement un pas après l’autre
Sur un rythme lent
Son souffle se fit plus profond
Son cœur battait fortement
Le temps de l’effort
Le soleil donnait en oblique sur la côte
La sueur commença à perler sur ses tempes et son front
Et dans cet effort elle sentait une joie
La joie de surmonter sa peine
Elle s’abandonnait à cette lenteur de la marche
Au poids de son corps
A cette pesanteur
Et elle se sentait appartenir à la terre
En même temps qu’elle menait une lutte avec elle pour la gravir
Elle regarda vers la vallée
Les oiseaux chantaient et lui donnaient courage
Les arbres ancraient leurs racines sur cette pente
Et déployaient leurs troncs vers le ciel
Sous lequel s’épanouissait leur couronne de branches de feuilles et de fleurs
Le soleil donnait au vert des feuilles une tendresse comme celle de leur éclosion de bourgeons
Une nouvelle jeunesse dans la maturité de l’automne
Il faisait doux sous leurs ombres qui jouaient avec la lumière
Alors elle entendit de l’eau ruisseler
Elle approchait de la source
Elle vit cette eau qui coulait sur la pente
Puis arriva à la clairière où elle prenait source
L’eau dévalait sur un lit de terre de pierres de branches et de feuilles
Elle chantait
Et ce chant la rendait mélancolique
Elle s’assit à l’ombre du Saule qui prenait naissance à la source
Sur la pierre plate qui accueillait son repos
Alors elle goûtait l’ombre et l’eau et le souffle du vent dans les feuilles
Et elle pleura des larmes de joie mêlées au souvenir de sa solitude
Et cette digue qui crevait en elle, le besoin de la combler
Et elle resta un long moment à reposer de sa marche, pleurant
Et ses pleurs la lavaient, la nettoyaient, la purifiaient
Et dans ses pleurs coulaient toute son amertume
Elle se sentait comme une enfant
Et elle regarda l’éclat du soleil dans ses derniers feux à l’Ouest
Au dessus des collines de l’autre côté de la vallée
Et elle but l’eau de la source
Alors elle fût apaisée de ses souffrances
Alors elle était en quiétude dans sa solitude
Alors elle appréciait son repos
Elle sortit le pain et le pâté de lièvre
Quand elle aperçut Sadio qui était là
Sur son côté et qui l’observait et qui lui souriait
Ce fût une flèche en plein cœur
Il vint s’asseoir à coté d’elle et lui dit
Bati, Anawega
Kero missas i folias
Por lieges, Aya
Elle ne comprit pas
Il partit dans la forêt
Elle mangea
Il revint avec de la mousse et des feuilles
Et les disposèrent sur le sol au pied de la source
Puis il lui prit la main et la fit étendre
Et s’allongea à côté d’elle
Il serra ses hanches, palpa l’intérieur de ses cuisses, ses seins
En l’embrassant
Elle se relâcha
Elle ne résistait plus
Alors il défit sa robe d’indienne
Continuant de la caresser
Défit adroitement les nœuds du lin en soulevant adroitement sa taille
Puis il mit à nu son sexe d’homme gonflé de désirs mais non encore dressé
Et le présenta à la bouche d’Anawega
Qui le prit entre ses lèvres
Une odeur fauve la fit saliver
La salive coulait hors de sa bouche sur la verge
Alors elle suça ce sexe comme un bébé tête le sein de sa mère
Sa bouche allait et venait
Sa langue goûtait un liqueur anisée qui coulait au méat du gland
Sa langue léchait parfois
Enfin elle étanchait sa soif
Puis d’une main et délicatement Sadio la fit basculer face contre terre
Elle tourna le visage et au loin un renard la regardait
Elle fondait comme du miel et avait le goût de son lait à la bouche
Les oiseaux chantaient
Alors il pénétra lentement en elle
Et le souffle d’Anawega se fit plus profond et plus ample
Son cœur battait lourdement en accélérant au fur et à mesure qu’elle accueillait la douleur en même temps que la joie d’être comblée
Puis il va et il vint
Et à chaque recul elle avait peur de le perdre
Et à chaque avancée elle sentait sa blessure qui se faisait plus douce petit à petit
Jusqu’à ce qu’il glisse naturellement en elle
Elle sentait son sexe recroquevillé qui coulait de plaisir sa liqueur transparente
Elle était humide
Alors il accéléra
Il redoublait d’efforts
Il haletait
Elle s’abandonnait
Elle se sentait ouverte, offerte, sans résistance
Vaincue
Alors il céda
Et elle gouta sa victoire sur les forces de l’homme
En même temps qu’elle en recueillait l’essence en elle
Ils basculèrent sur le côté
Lui toujours en elle
Et il s’endormit
Pendant que le renard et Anawega se regardaient
Et elle regarda sur ses arrières l’homme qui avait vaincu ses méfiances
Elle se défit de son étreinte
Le sexe relâché de Sadio glissa hors d’elle
Elle prit dans son sac son nécessaire à tabac
Se retourna vers lui avec un peu de distance
Roula un cigarette et la fuma en l’observant qui reposait
Son visage détendu lui donnait l’apparence d’un vieillard redevenu enfant
Et à ce moment là le temps n’existait plus
Il n’y avait plus que ce moment là
Au crépuscule
A observer le calme de Sadio
Elle se tourna sur le dos
Et observa les étoiles apparaître dans le ciel une à une
La lune décroissait tranquillement
Une chouette hulula
Et elle s’endormit à son tour dans le clapotis de la source
Lorsqu’elle s’éveilla Sadio n’était plus là
Il était déjà reparti vers ses chasses
Et elle se sentait gibier vaincu dans sa fuite éperdue
Elle but de nouveau l’eau de la source
Elle se sentait seule au monde
Au milieu du chant des oiseaux des notes de silence l’assourdissaient
Alors elle regretta de s’être donnée si facilement
Elle regretta de n’avoir pas mieux défendue l’entrée de son temple
Elle se sentait flouée dans cet échange
Elle se sentait salie
Alors elle se lava à l’eau claire de la source
Et s’habilla en respectant son vœu de fidelité à Anawega
C’était la première blessure
Mais elle était debout
Elle n’était plus digne, elle était fière devant l’indignité de Sadio
Elle se remit en marche vers sa demeure
Elle marchait d’un pas rapide
Elle sentait des présences qui la contemplaient
Déchirant les brumes de ce matin froid et humide
Elle avait chaud
Elle avait le rouge aux joues
Elle ravalait sa salive mais ne ravalait pas sa fierté
Elle se sentait belle, libre et effrontée
Elle entendait le village se réveiller doucement
Elle était déjà en pleine vie
Elle arriva chez elle
Elle prépara un café
Et elle prépara une cigarette
Elle bût le café
En prenant le temps de fumer
Et elle alla traire les vaches
Puis se fit une tartine de beurre avec de la confiture de groseilles
Elle aimait cette acidité du fruit
Elle aimait prendre des forces
Puis elle alla sur le perron
S’installa dans le rocking-chair
Bût un grand verre d’eau
Croisa les bras et observa les brumes se lever
Les deux paysans qui étaient au bois passèrent sur le chemin
Ils crachèrent
Elle cracha sur le coté du perron
Puis elle vit un homme s’avancer de loin vers sa maison
Elle le reconnut : le père de Betty
Il marchait d’un pas lent directement vers elle
La regardant droit dans les yeux
Puis se posta devant elle
Enleva son chapeau
Et la regarda un moment assez long d’un regard vif
Elle tenait arrogamment son regard
Puis il prit la parole
Tom
Elle le coupa
Anawega
Il était en colère
Elle renchérit
Je me nomme Anawega
Cela ne veut rien dire
Cela veut dire Plume Légère
Cela m’échappe
Ça ne signifie pas que cela n’aie pas de sens
Allez-vous vous envoler ?
En tous cas je ne vais pas me laisser attraper
Vous avez une mauvaise influence sur ma fille
Je ne suis pas d’accord
Je dirai plutôt que j’ai une bonne influence sur votre fille
Elle a retrouvé sa joie
Je la préfère sérieuse
Vous la préférez à votre image mais ne vous déplaise elle est libre
C’est une enfant qui me doit obéissance
C’est une enfant dont vous devriez apprendre la joie
Vous êtes vous-même une enfant
On devrait vous retirer vos droits
Je suis libre ne vous déplaise
Et même libre d’être une enfant
Ou d’être une femme
Ou d’être un serpent
Ou d’être un chat
Ou d’être la pluie
Ou d’être la pierre
Ou d’être le tonnerre
Ou d’être la terre
Ou d’être le soleil
Ou d’être la lune
Ou d’être une étoile
Je suis libre d’être quoique ce soit que j’aie envie d’être
Et je n’aie pas de leçons à recevoir de vous
Vous êtes dangereuse
Les personnes libres ont toujours quelque chose de dangereux pour les asservis
Je ne sers personne d’autre que moi-même
Et c’est déjà trop
Vous feriez mieux de servir votre femme
Ou de servir Betty
Vous êtes votre propre contradiction
En apparence et selon les lois de votre raison, certes
Quelle sont les lois selon lesquelles je devrais entendre ce discours, donc ?
Les lois du cœur
Et vous prétendez me les apprendre
Je crains que de ma parole vous ne suiviez pas ces lois
Mais de la bouche de votre fille ou de votre femme vous les apprendrez
Je n’ai strictement rien à apprendre de ma femme
Ni encore moins de ma fille
Je vais traduire pour vous
Les gens libres ont toujours quelque chose de dangereux pour ceux qui asservissent
Ceux qui asservissent sont donc ceux qui sont asservis ?
Ceux qui asservissent l’homme, la femme ou l’enfant
Sont asservis au mal
Votre raisonnement est vicieux
Vous faites le mal en toute honnêteté
Qu’y a t’il donc de mal ?
Prétendre réprimer la joie d’une enfant
Sous le prétexte que l’on en est soi-même dépourvu
Je ne suis pas dépourvu de joie
Alors apprenez-la-lui
Elle s’est montrée triste depuis la mort de son oncle
C’est un secret qui lui appartient
Laissez-la retrouver sa joie
Sa joie à elle
Et non la votre
Mais les chemins de sa joie sont hors ma loi
Ce n’est pas ce que je veux pour elle
Apprenez donc à vouloir ce qu’elle-même veut pour elle
Ce sera plus simple pour votre cœur
Plutôt que sa destinée vous échappe
Et que veut elle ?
De la joie
Et comment lui donner ?
Avec amour
Ce n’est pas le rôle d’un père
Quel est le rôle d’un père ?
Donner les règles
Et comment se faire obéir ?
Par la contrainte
Donnez lui des règles avec amour
Elle refuse d’obéir
Peut être que ce ne sont pas les bonnes règles
Mais souvenez-vous que c’est vous qui écrivez sa loi
Et qui rendez les jugements
La joie de Betty n’a rien d’immoral ni de dangereux
Si seulement vous vouliez bien l’admettre
Vous ne faites rien comme les autres
Et elle ne veut rien faire comme les autres
Et si c’était les autres qui avaient tort ?
Pardon ?
Si c’était les autres qui avaient tort de vouloir que tout le monde soit comme eux
Mais il lui faut un exemple, il lui faut un modèle
Rien ne vous empêche d’être ce modèle et cet exemple avec amour
Et rien ne vous l’empêche non plus
Nous sommes d’accord
Mais avec vous elle désobéit
Vous êtes une vent de désordre
Un peu d’ordre, un peu de désordre, elle apprendra à ranger et à faire le tri
Vous connaissez mon nom mais je ne connais pas le votre
Vous êtes Tom et je suis Robert
Je suis Anawega et vous êtes Robert
Que diriez-vous si je vous nommais Jane
Je dirais que ce n’est pas ce que je suis
Ainsi Tom ce n’est pas ce que je suis
C’est pourtant votre état civil
Entre ce qui est donné à la naissance et ce qui est en devenir
Il y a parfois une différence majeure
Tom n’est pas ce que je suis devenu
Anawega est mon nom
Pour moi les choses sont ce qu’elles sont
Et j’appelle un chat un chat
Pour moi les choses sont ce qu’elles deviennent
Et c’est toute l’histoire de l’enfance
Ne cherchez pas à forcer le cours des choses
C’est vous qui faites dévier le cours des choses
Il y a parfois des détours et des contours
Mais une chose est sûre
Nous finissons tous par nous jeter dans l’océan
Et c’est pour cette raison là que nous sommes tous unis
Ne me voyez pas comme votre ennemi
Et ne voyez pas de travers la façon dont Betty se développe
Je vous salue, Tom, et un conseil : soyez prudent
Plume légère vous salue, Robert, et Anawega continuera de se laisser porter par le vent
Donc gare à la tempête, Plume légère !
J’ai le pied marin, Robert
Vous avez le pied malin, Anawega,
Mais gare où vous le posez
Il remit son chapeau et cracha
Anawega cracha sur le côté du perron
Ils se regardèrent
Puis il rebroussa chemin